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Le monde de l'EchiquierxLe monde de l'Echiquier

1ère partie : Andreas

I. Le monde

Des joueurs d'échec vivaient dans de vieux palais à l'intérieur desquels se passait leur vie entière. Il en allait ainsi depuis plusieurs générations et le souvenir de mondes extérieurs possibles s'était perdu. Dès qu'ils commençaient à penser, les enfants étaient mis à l'apprentissage.

Leur destin était tracé et leur horizon se limitait à jamais aux espaces infinis ouverts par les soixante-quatre cases noires et blanches. Leurs études se partageaient entre théorie et compétition et le soir, après le travail, ils jouaient encore entre eux.

Certains vieux joueurs avaient tellement concentré leur regard sur l'échiquier que son alternance blanche et noire s'était imprimée sur leur rétine : les choses qu'ils regardaient leur apparaissaient comme à travers un tamis.

A vrai dire, ils ne regardaient plus grand chose.

A vrai dire, il n'y avait pas grand chose à regarder.

Les murs étaient décorés de grands posters qui représentaient les fins de partie les plus fameuses. Ceux qui s'adonnaient à la peinture figuraient les pièces du jeu, et parfois cherchaient une compensation à la rigueur de l'abstraction en en faisant de délirantes mises en scène. Dans une pièce généralement close. étaient enfermés les tableaux d'un ancien joueur dont on taisait le nom. Certains chuchotaient qu'il avait produit d'étranges choses, que les Reines perdaient leur héraldique apparence et chevauchaient, nues, les cavaliers qui les emportaient au galop. Il était question aussi d'immenses tours noires, sans fenêtres qui bordaient un échiquier vide ; d'une tour renversée, battue par la mer au milieu de rochers désolés ; de fous que dévoraient les chevaux rendus furieux par leur enfermement ; chevaux se prenant par la crinière ; déchiquetés, troublant de leur marée pourpre la sévère alternance...

D'autres œuvres, moins inquiétantes, étaient parfois exposées dans les salons. Ainsi, une fois, Andreas vit un tableau qui le troubla : de hautes tours encadraient un dallage, naturellement noir et blanc, fracturé par le choc d'un brutal gantelet de fer. Il semblait que le peintre faisait allusion à l'éventualité de voir briser un jour le totalitaire échiquier, et qu'il ait, pour attirer l'attention sur cette métaphore, joué sur la disproportion d'échelle. Si on considérait ces carreaux comme le pavement d'une place, alors il paraissait curieux que le gantelet et les tours aient la même taille. Cela suggérait plutôt qu'il fallait y voir un échiquier qu'une main gigantesque, venue d'un monde extérieur, venait enfin détruire.

Ce tableau avait plu à Andreas qui se sentait enfermé dans le monde de l'échiquier comme une pièce dans l'univers des soixante-quatre cases.

Il y était né pourtant et, en apparence, il avait été un enfant normal, plutôt mieux adapté que ses camarades. C'est que, très tôt, ce monde lui avait paru étranger, et il avait mis de ce fait une application scrupuleuse à en apprendre et maîtriser les règles, pendant que les autres enfants, pour lesquels elles étaient naturelles, les violaient en permanence et s'en trouvaient punis.

Plus tard, Andreas avait suivi avec une attention dissimulée et passionnée les discussions qui surgissaient parfois le soir entre les joueurs. Elles portaient souvent sur la stratégie ou la philosophie du jeu. Un thème revenait fréquemment, comme un désespoir d'amour dans le-délire d'un ivrogne : la perfection du monde de l'Echiquier et son obligatoire unicité. IL NE POUVAIT PAS y avoir de monde extérieur. Il n'y avait pas de place pour lui, et cela était confirmé par l'expérience : tous les joueurs avaient passé leur vie dans ces palais ;  et aussi tous les anciens qu'ils avaient connus. De tous temps, les hommes avaient circonscrit leur existence au carré blanc et noir de huit cases de côté. Les bibliothèques qui occupaient pourtant plusieurs bâtiments ne contenaient que des ouvrages traitant du jeu, de la tactique et de la stratégie, des parties célèbres qui, avec leurs commentaires et leurs gloses, emplissaient des volumes et des volumes. Chaque partie en effet renvoyait à des milliers d'autres et était à peu près incompréhensible sans un énorme appareil de références.

Mais, au cours de ces discussions confuses qui finissaient toujours par un hymne à l'échiquier et à ses règles, personne, jamais personne, pas même Andreas qui en brûlait d'envie, ne soulevait la question de savoir pourquoi ils jouaient et quel intérêt cela présentait. Personne ne la posait car il n'y avait pas place pour un doute. On citait bien certains joueurs qui abandonnaient, qui craquaient soudain. L'explication toute faite, dont tout le monde se satisfaisait, était que leur esprit, aussi exercé qu'il était, n'avait pu résister à l'extrême tension de l'abstraction permanente. Ces joueurs n'étaient pas expulsés du monde de l'Echiquier; ils étaient recyclés, comme employés à la bibliothèque, ou à l'organisation des sports de plein air, ou à l'aménagement des jardins, et leur nouvelle activité, loin d'éveiller des questions ou des doutes, confirmait que sur l'échiquier toutes les pièces sont nécessaires.

Ce monde clos ne connaissait pas le doute. Cependant certains, Andreas en était, ressentaient un ennui gigantesque. La même partie semblait éternellement se rejouer. Les coups de génie, qui jadis avaient étonné, avaient été codifiés et on les apprenait en classe. Les tendances qui s'affrontaient, et dont les divergences finissaient par rythmer la vie commune des joueurs, opposaient simplement des orthodoxies différentes, également conventionnelles. Leur apparente vie prenait paradoxalement naissance non sur l'échiquier inerte mais sur le terrain de la vie quotidienne : lorsque la faction de la "Défense Ouest indienne" polémiquait avant les élections avec la "Défense Sicilienne" et que les discussions s'échauffaient au point que les partisans en venaient aux mains, il semblait qu'il y eût un enjeu, que l'affaire mît en mouvement des êtres vivants.

Chaque faction développait son sectarisme, et lorsqu'une partie commençait, le choix de l'attaque et de la défense était connu à l'avance. C'était d'ailleurs, se disait Andreas, le seul imprévu qui animât un peu la vie. On voyait parfois le chef en vue d'une faction choisir une ouverture tout à fait incorrecte du point de vue du jeu et essayer ensuite, plus ou moins brillamment de s'en dépêtrer, uniquement parce que la conjoncture politique du moment l'obligeait à proclamer ses convictions.

Andreas déplorait seulement que personne ne songeât à en profiter. Il aurait voulu que l'adversaire, sachant à l'avance quelle ouverture serait faite, fît en sorte qu'elle tournât au désastre. Il s'interrogeait souvent sur le paradoxe que constituait cette négation du jeu par ses sectateurs les plus fanatiques. Il leur arrivait ainsi de s'écarter des conventions les plus élémentaires et Andreas, observant les coups souvent inattendus et involontairement originaux qui en résultaient, se demandait si ces conventions étaient véritablement nécessaires.

Naturellement, Andreas jouait. La question ne se posait même pas. Seulement, il aurait voulu connaître le plaisir des découvreurs, des maîtres dont les noms emplissaient les livres. Il aurait voulu un jour jouer sa première partie. Jamais il n'avait pu. Il jouait les parties des autres, tellement incorporées à son univers mental que chaque coup lui montrait les vingt cinq ou trente variantes possibles, telles qu'elles avaient déjà été jouées, et toutes les occurrences sur lesquelles elles ouvraient.

Andreas avait longtemps rêvé de devenir amnésique, de vider sa tête de toutes les règles qui l'empêchaient de jouer. C'était impossible...et il savait en outre, que s'il y était parvenu, il aurait aussi perdu l'idée du jeu.

Voyant que les procédures suivies avaient acquis un caractère presque automatique, il avait eu l'idée d'une machine qui aurait eu en mémoire toutes les parties déjà jouées et, à chaque coup, aurait donné les variantes les plus pertinentes. Une telle machine, il le devinait, renverrait au néant la vaine activité des joueurs. Il jouait souvent avec cette idée, s'imaginant quelle tête feraient ses respectables collègues et comment ils réagiraient. Il lui semblait impossible que les joueurs pussent se remettre d'un tel choc mental. Il les voyait sombrer dans la folie, ou bien briser la machine pour continuer à faire, à leur manière lente et besogneuse, les mêmes opérations qu'elle. A moins qu'ils n'en profitent pour brûler les maudits échiquiers et se consacrer aux plaisirs de la vie, ne gardant de leurs anciennes occupations que leur division en factions rivales dont l'origine deviendrait peu à peu un mystère. On pourrait alors jeter les bibliothèques, se débarrasser de l'Echiquier qui semblait à Andreas une espèce de malédiction, une punition de Sisyphe à laquelle de très anciens forfaits oubliés auraient jadis fait condamner les hommes.

Il voyait bien en outre que, simple sur le plan des principes, sa machine posait de très complexes problèmes techniques qu'il ne savait pas maitriser, ni même poser. Peut-être le monde de l'Echiquier dont il ne connaissait qu'une toute petite partie, disposait de ressources qui pourraient l'aider. Plus il réfléchissait, plus l'idée s'imposait à lui qu'il ne pouvait être le premier à mûrir ce plan, que d'autres y travaillaient sans doute déjà.

Il finit un jour par avoir l'audace de demander un entretien au Président qui, cette année-la, était un vétéran du "Giocco piano". Sur la fiche qu'on lui faisait remplir, il inscrivit comme objet de sa visite "amélioration des méthodes d'enseignement". Il se rendait compte que son projet était une négation trop absolue du monde pour être présenté sans précautions. Il en limita la portée : il serait éventuellement envisageable de fabriquer une machine qui apprendrait aux élèves des classes élémentaires les rudiments de la stratégie en utilisant pour cela une sélection de parties classiques. Andreas passa sous silence les implications éventuelles de sa machine sur le monde de l'Echiquier et minimisa ses réflexions sur le caractère purement conventionnel que revêtait le jeu.

Malgré toutes ses précautions, il produisit chez le Président une réaction d'une surprenante vivacité. Le vieillard assoupi qui lui faisait face, au fond de la grande salle échiquetée de noir et de blanc, et qui s'était pendant l'exposé appuyé nonchalamment à son bureau en damier, se leva soudain. Il lui demanda d'une voix autoritaire comment une telle idée lui était venue. Andreas répondit évasivement, insistant sur l'intérêt qu'il prenait aux aspects techniques du problème, à la question des automatismes. Le vieillard lui tourna le dos et le laissa s'embrouiller dans ses explications confuses.

Un long silence s'établit. Andreas se demandait s'il était devant un allié ou un ennemi. Il avait peur. En même temps, il était terriblement excité ! il jouait enfin sa première partie. Ses coups seraient peut-être maladroits, c'étaient les siens. Personne ne les avait joués avant lui. Il ressentait une impression de vertige et croyait percevoir une pulsation animant les carreaux blancs et noirs.

Comme c'était SA partie, il renonça aux ouvertures prudentes et aux coups trop calculés. Le feu à la tête, Andreas attaqua très fort, se livrant à une de ces violentes ouvertures de mat qu'il inventerait bien plus tard : il expliqua qu'il voulait "sauver les joueurs". les libérer de cette malédiction qui les avait enchaînés à l'Echiquier jusqu'à ce point suprême ils ne sentaient plus la chaine. Il explosa en plaintes amères contre le destin frustrant qui était le leur, décrivit la lente dégénérescence de l'imagination créatrice sous l'effet de l'histoire et de son intériorisation. Il montra les regards éteints, les cerveaux vides des joueurs transformés en fonctionnaires et s'étonna qu'une telle contrainte ait pu s'imposer aussi longtemps. Pourtant disait-il, pendant que nous pourrissons aussi lamentablement, pendant que notre tête, après avoir mangé nos sens s'atrophie à son tour, les ruisseaux explosent en fleurs dans les jardins, les lacs appellent la lune, le monde rayonne de mille couleurs tandis que les joueurs ne voient jamais qu'en noir et blanc et que les amants du monde de l'Echiquier suspendent leurs baisers tièdes lorsque sonne l'heure de leur partie.

Emporté par son enthousiasme, Andreas s'exaltait tandis qu'un imperceptible sourire apparaissait sur la figure du Président. Andreas était jeune et jouait sa première partie.

— Alors, dit le Président, vous voulez nous sauver ?

Andreas, insensible à l'ironie de la question, demanda qu'on lui permît d'essayer, qu'on lui donnât les moyens de faire une tentative.

Et le Président, feignant d'être ému par sa fougue, lui annonça qu'il serait désormais affecté à la Section de Recherche où il trouverait d'autres âmes "inquiètes et généreuses" (ce fut là son expression) avec lesquelles il pourrait s'entendre.

C'est que le Président, et quelques autres joueurs, n'étaient pas aussi bornés que le croyait Andreas. Assez nombreux étaient ceux qui avaient cherché à tromper la frustration suscitée par l'Echiquier en en élargissant le champ aux différents domaines de la vie. C'était là d'ailleurs que se trouvait l'origine réelle des luttes politiques qui agitaient ce monde originellement uni sous le signe de l'Echiquier. Peu à peu, on avait réintroduit des mécanismes conflictuels, des différenciations entre les joueurs afin que d'autres parties soient possibles, d'autres combinaisons, d'autres coups, qui étaient joués avec des hommes.

Au moment où Andreas faisait sa sortie généreuse, un cercle assez restreint auquel appartenait le Président, appliquait une théorie générale de l'Echiquier à tous les domaines de la vie sociale et des relations humaines. Ils auraient presque pu se dispenser des soixante quatre cases; s'ils les gardaient, c'était comme un principe d'organisation commode, à la fois pour l'intérieur et pour l'extérieur.

Andreas, s'il avait été moins naïf, aurait été une menace pour le monde de l'Echiquier. On ne pouvait le laisser agiter ses idées folles" en parler aux uns et aux autres, cristalliser peut-être cette obscure frustration générale.

Heureusement, le monde de l'Echiquier savait gérer ce genre de menaces : il existait une Section de Recherche, organisée en marge du monde, où l'on envoyait les non-conformistes en attendant que le temps et la routine les rendissent à nouveau inoffensifs.

II. L'Annexe

La Section n'appartenait pas au vaste complexe de palais et de jardins dans lequel vivaient les joueurs. On l'avait installée dans un pavillon périphérique, à l'extrémité de ce qu'on appelait "la forêt", épais lacis de grands arbres enchevêtrés.

Ce pavillon s'adossait à ce haut mur d'enceinte qui fermait le monde et de l'autre côté duquel nul ne savait ce qui il pouvait y avoir : rien, sans doute.

La question n'avait pas de sens. Ce qu'il y autour de l'échiquier, la pièce dans laquelle on joue, la maison qui la contient, la ville où est cette maison, les gens qui s'activent dans ces endroits, tout ce qu'il y a AUTOUR de l'échiquier ne saurait constituer pour lui un extérieur. C'est un monde autre, avec lequel il n'entretient aucun rapport, pas même d'opposition ou de différence. L'échiquier n'a pas d'extérieur puisqu'il est son propre monde. De la même façon, l'au-delà des murs était sans réalité pour les joueurs. Jamais, l'idée ne leur venait de s'approcher de l'enceinte et encore moins de regarder de l'autre côté. Les discussions ne parlaient jamais de cette limite comme d'une séparation, d'une frontière entre deux mondes. Il ne pouvait y avoir qu'un monde.

Lorsqu'Andreas arriva à l'Annexe (c'est ainsi qu'on désignait aussi la Section), elle n'était pas très peuplée : le lac proche avait déjà recueilli dans ses eaux mauves un grand nombre de pensionnaires, lassés de leurs éternelles interrogations et de leurs vains travaux.

Extérieurement, le bâtiment ressemblait aux autres. A l'intérieur, certaines bizarreries manifestaient qu'on n'était plus vraiment dans le monde de l'échiquier, mais peut-être sur la bande qui l'entoure.

Le couloir qu'Andreas suivait pour aller à sa chambre était, tous les dix mètres, creusé d'une niche. Et dans chacune, une marionnette figurant un roi, une dame, un fou, un cavalier, était pendue à une potence. Désarticulée. Langue sortie. Doigts crispés. Visage noir. Le décorateur avait soigneusement alterné les blancs et les noirs et donné des gibets blancs aux pièces noires. Et inversement. Andreas, mal à l'aise, admira qu'au lieu de se contenter de pendre des statues, on en eût fait des marionnettes, ce qui donnait aux pièces un air vivant dans leur supplice et effaçait la vieille séparation entre les hommes et les pièces (mais peut-être n'y-avait-il pas vraiment de séparation ?). Les pièces semblaient souffrir atrocement. Leurs vêtements déchirés témoignaient de la lutte qu'elles avaient menée. Les rois perdaient leur dignité stupide. Les reines échevelées tendaient leurs mains décharnées vers des fous qui ne viendraient pas. Le plus insoutenable était peut-être les chevaux, les beaux chevaux frisés, pendus par l'encolure. Les fous mouraient de désespoir en tentant vainement de faire le nœud coulant létal dont ils n'avaient pas le secret. Quant aux pions, ils étaient pendus très proprement, alignés comme des vaches regardant passer un si joli petit train.

Andreas se sentait mal devant ce blasphème brutal qui le plongeait dans un univers sauvage, peut-être une espèce d'asile de fous dans lequel on l'aurait envoyé ?

Ce sentiment s'exacerbait encore lorsque, pour se rendre dans le bureau du Directeur avec lequel il fallait prendre contact, il dut traverser un grand hall. D'abord, il fut rasséréné et sécurisé de retrouver la familiarité d'une alternance de dalles blanches et noires. Cela était normal et appartenait à son monde. Au moment de mettre le pied sur la première case noire, il faillit tomber dans un trou profond.

Les cases noires n'étaient pas des dalles mais des trous, des vides, des abîmes carrés aux profondeurs invisibles que la lumière rasante ne pénétrait pas. Tremblant et nauséeux, il lui fallut se déplacer en diagonale, "comme un fou sur les cases blanches", se disait-il. Le passage d'une case à l'autre surtout était terriblement éprouvant puisque, à cette intersection, les deux abîmes noirs se joignaient.

Malade, le fou blanc finit par atteindre l'extrémité de l'échiquier et frapper à la grande porte rouge sombre du bureau du Directeur, se demandant quel nouveau cauchemar l'attendait.

Aucun, rassurez-vous, lui expliquait le Directeur qui lui avançait un fauteuil, lui offrait un alcool et s'excusait de n'avoir pu mettre à sa disposition quelqu'un qui l'aurait averti et guidé.

Le Directeur s'employait à le tranquilliser en traitant ces horreurs de "fantaisies auxquelles il ne fallait pas attacher d'importance".

— Vous vous habituerez, vous savez, et qui sait, peut-être vous aussi enrichirez notre collection. Vous savez, lorsqu'on passe ses nuits et ses jours dans une extrême tension d'esprit, on a parfois besoin de distractions.

Mais pourquoi de telles provocations ? demanda Andreas.

Vous verrez...les gens qui sont ici cherchent chacun à sa manière à améliorer le monde de l'Echiquier ; de ce fait, ici, sur ses marges, il est cent fois plus présent que là d'où vous venez où son existence passe presqu'inaperçue. Ici, il n'y a plus que cela qui existe, personne ne peut penser à autre chose. Naturellement, les cauchemars aussi se situent dans cet univers exaspéré. Mais, ne vous attardez pas à ces plaisanteries douteuses, ici, d'abord et avant tout, on travaille et c'est pour cela que vous êtes parmi nous.

Andreas, un peu rassuré et à moitié confiant, exposa son projet.

Le Directeur, loin de s'en offusquer, prit l'air un peu déçu de celui qui attendait un plan grandiose et révolutionnaire. "Vous avez des idées", lui dit-il, "mais vous n'avez rien d'autre. Votre intuition, l'hypothèse que le monde de l'Echiquier obéirait à un code, peut être très riche. Seulement, vous devez travailler beaucoup, étudier, élaborer - c'est d'ailleurs pour cela que vous êtes ici, vous savez. Des milliers d'auteurs ont écrit sur ces sujets. Il vous faut les lire. Ensuite, reconstituer ce code, décrypter le système auquel, dans votre hypothèse, le monde est assujetti. A ce moment, il sera temps de passer aux problèmes techniques qui, comme vous vous en doutez, posent de difficiles questions d'automatismes".

Andreas eut l'impression furtive que, dans ce cor pourtant délirant, il serait à nouveau un fonctionnaire.

Il se mit cependant au travail avec énergie, stimulé par la curieuse ambiance de liberté qui régnait ici. Ses lectures et les discussions qu'il avait parfois avec les autres chercheurs lui firent apparaitre un autre monde, dérivé pourtant du monde de l'Echiquier, quoique cela se fît de manière étrangement fantasmagorique. L'Annexe le faisait songer à cette fois où, dans l'obscurité de sa chambre, les bougies, éclairant de façon oblique le grand échiquier, avaient fait surgir en ombres chinoises d'étranges pièces, bizarrement déformées, torturées, enlacées parfois, semblant avoir une vie propre, tremblante et vacillante au rythme de la flamme.

Fasciné, il avait longtemps contemplé ce double étrange de l'univers familier. La peur avait fini par le saisir quand les bougies presque consumées avaient, avant de s'éteindre, projeté sur les murs des ombres immenses qui semblaient vouloir se jeter sur lui.

Ici, pensait-il, c'était un peu la même chose. Les auteurs qu'il étudiait parlaient de l'univers familier, familier à la limite de l'ennui. Pourtant ce n'était pas lui.

L'un de ces auteurs, CX, lui avait fait découvrir d'étonnantes possibilités. Andreas l'appelait "CX", c'était la cote de désignation du livre dans le catalogue, car les auteurs étaient anonymes.

CX envisageait que chaque case fût un monde à elle seule, distinct des autres, disjoint des autres cases, sans rapport avec elles. Un monde qui aurait ses propres lois. Lorsqu'une pièce passe d'une case à une autre, toutes les références changent. La règle du jeu (en y incluant les principes stratégiques) n'est plus alors qu'une fiction opératoire qui permet les passages.

Le joueur, le pauvre joueur si fier de sa science, était un simple instrument : aussi maître qu'il soit dans le maniement des règles, il ignorerait toujours ce qui se passait dans chaque case. La vérité de ces mondes inconnus lui était à jamais inaccessible.

Pour rendre sa théorie plus compréhensible, CX l'illustrait avec un projet de roman : le héros passerait de monde en monde, sans savoir comment et dans chaque réalité différente aurait une autre personnalité, une autre histoire ; et, le paradoxe excitait Andreas au plus haut point, le joueur, le maître du jeu et du destin, n'avait aucune importance. Il n'y avait pas place pour lui dans ces aventures impossibles.

Un commentateur, CY, consacrait sa réflexion à examiner l'objection selon laquelle l'univers pluriel de CX était quand même clos : le nombre des mondes qu'il contenait était limité. Soixante quatre, et pas plus. CY remarquait qu'un nombre aussi élevé était déjà extraordinaire. "Essayez, écrivait-il, de vous concevoir dans soixante quatre mondes différents, avec soixante quatre vérités différentes, pire encore, étrangères les unes aux autres. N'empêche qu'on peut apprendre". Il résolvait ensuite le problème en proposant que chaque monde soit unique : il ne fonctionnerait qu'une fois et une seule. Si une pièce revient sur une case où elle a déjà passé, le monde qu'elle contient change : l'état des choses qui le caractérisait la première fois est modifié par le parcours suivi par la pièce, entre son départ et son retour. Les situations, les mondes, ne sont donnés que la première fois. Ensuite, ils se transforment.

Ainsi, aurait-on une infinité de mondes possibles et le joueur n'y comprendrait rien, ne pourrait jamais comprendre. En fait, il n’y avait pas de partie.

Andreas fut désemparé : sa démarche était inverse. Pour lui, derrière l'apparent infini de l'Echiquier, on trouvait toujours la même chose. Alors que CX et CY exprimaient brillamment que la toujours même règle engendre une infinité de mondes.

Mais  si ce n'était pas le joueur qui jouait, y-avait-il un jeu ? Andreas rencontra, un jour qu'il promenait sa fièvre au bord du lac, quelqu'un qui lui posa la question. D'emblée. Sans préliminaires. Comme un défi. Comme un sphinx sorti des eaux pour poser l'énigme existentielle et saisir dans ses griffes celui qui tenterait d'y répondre. Le sphinx s'attacha à ébranler le nihilisme rassurant auquel arrivait Andreas.

Si, lui dit-il, c'étaient les pièces qui jouaient ? si chacune d'entre elles jouait son propre jeu et y incorporait les coups des autres ? une paranoïa, si vous voulez, qui ferait que le cavalier se croirait au centre du monde, que le fou, la tour et même le pion le plus ordinaire polariserait, chacun de son côté, toutes les occurrences qui, de ce fait, prendraient un sens, reconstitueraient un jeu ? Il y aurait une absurdité fondamentale : les pièces pourraient parvenir à se prendre pour le maître du jeu, ou pour sa victime éternelle (ce qui, remarqua le Sphinx en souriant, serait la même chose), seulement elles n'auraient pas le contrôle de leurs déplacements. Les occurrences surgiraient des règles de l'échiquier, et la réinterprétation permanente de ces hasards en termes de destin, conduirait les pièces à chercher à devenir le joueur, le maître impuissant des passages. Le cercle se fermerait alors, puisque, vous le savez, le joueur ne joue pas. Il fonctionne.

Ne réduisez pas les énigmes à des devinettes, ajouta encore le sphinx en s'éloignant à jamais. Il n'y a pas de réponse à une énigme.

En un sens, lança-t-il encore (mais il était déjà si loin qu'Andreas ne fut pas sûr d'avoir bien entendu), l'énigme n'est que la forme négative d'une tautologie.

Andreas se demandait s'il avait rêvé cette scène, peut-être une hallucination. Il commençait à comprendre les délires qui l'avaient d'abord choqué. Il aurait voulu être celui qui avait supplicié les pièces aux gibets noirs et blancs du couloir de sa chambre. Une fois encore, sa partie avait été jouée.

Il rechercha la compagnie des autres. Il était allé trop loin et avait besoin de retrouver une place quelque part. Ses interrogations l'empêchaient de trouver la bienfaisante solitude à laquelle il aspirait.

Les autres chercheurs accordaient volontiers à Andreas que le monde de l'Echiquier était conventionnel. Il semblait même qu'ici, à l'Annexe, ce fût un lieu commun.

(Et Andreas, au fur et à mesure que passaient les mois et les années, ne comprenait plus ce qu'il faisait là. Il avait le sentiment d'avoir été trompé ou de s'être trompé. Sa première rencontre avec le Président, sa première aventure, appartenaient à une partie déjà jouée, que l'on refaisait sans cesse).

Les chercheurs se retrouvaient souvent le soir, autour des échiquiers. Même ici, on jouait. Bien sûr. Malgré, peut-être, un peu plus de fantaisie dans les parties, c'était toujours les mêmes. Ils ne cherchaient pas, se disait Andreas étonné, ou bien ils ne parvenaient pas, à trouver de nouvelles manières de jouer. Ils n'étaient pas non plus arrivés à ne plus jouer (sans doute, cela était-il impossible). D'un côté, ils construisaient les spéculations les plus folles, de l'autre ils jouaient à peu près comme tout le monde.

Les conversations se nouaient, et on expliquait à Andreas des choses extravagantes. En définitive, il finit par le comprendre, cet apparent délire aux charmes trompeurs, acceptait toutes les conventions de l'Echiquier pour leur faire engendrer des mondes faussement imaginaires. C'était déjà ce qu'avait fait "CX", et d'autres. D'ailleurs, ils étaient peut-être là, jouant et bavardant ?

On expliquait à Andreas que si l'on acceptait l'arbitraire des conventions, on pouvait tricher avec ces règles : la partie, en elle-même, restait tautologique et dans le même temps créait des univers extraordinaires.

Cela ressemblait, lui dit-on un soir où tout le monde avait beaucoup bu  à la construction d'un labyrinthe  à laquelle on procède toujours de l'intérieur. L'échiquier, avant le premier coup, lorsque chaque pièce est rangée à sa place, est comme la cour centrale du labyrinthe. Le nombre de portes est limité. On peut les ouvrir toutes. Chacune ouvre sur un grand nombre d'autres portes qui elles-mêmes. Chaque partie, ses coups et les éventualités qu'ils contiennent, est ainsi l'image d'un labyrinthe, clos sur le mat final, la pièce à une seule porte dont on ne peut sortir.

(et le secret Secret du  labyrinthe : ce n'est pas une errance, mais une prison)

On conduisit Andreas dans la pièce où l'on gardait les maquettes en relief des labyrinthes construits à partir des parties classiques.

Un jour qu'Andreas demandait pourquoi l'on réfléchissait et agissait toujours  DANS l'Echiquier et non sur lui, pourquoi il fallait qu'il y eût un Echiquier, son obstination naïvement bête provoqua un silence gêné. Avec réticences, on lui parla de l'insuccès de certains qui avaient tenté de se tenir sur la limite qui enclot l'Echiquier. Finalement, rien n'échappait jamais à l'Echiquier puisqu'il n'y avait pas d'extérieur : les essais les plus fous se terminaient toujours par une normalisation impuissante.

"Tu es trop compliqué", lui dit-on. "Laisse donc faire les choses. Profite de la liberté que tu as ici. Jouis des instants qui passent et  laisse tomber tes maudites questions qui rendent la vie impossible à tout le monde".

Il y avait déjà longtemps qu'Andréas était arrivé à la Section de Recherche. Il n'avait plus le moindre espoir, la moindre envie de sauver le monde de l'Echiquier.

Perdant ses illusion, il se cramponnait à l'idée de sa machine qui aurait joué toute seule.

Il fallait bien avoir quelque chose à faire, ne serait-ce que pour éviter les questions indiscrètes.

Mais surtout, cette machine lui paraissait à présent une vengeance, une démystification inutile et grinçante. Puisque les joueurs tiraient leur existence de la lutte permanente avec l'Echiquier, il leur montrerait quelle mécanique absurde était leur maître.

Andreas apprenait à dissimuler ses pensées, à tricher avec les autres, à taire ses questions, à cacher le désespoir qui l'habitait.

Des années avaient passé.

Il demanda une entrevue au Directeur et lui montra des diagrammes, des plans, des références. On pouvait à présent prendre son projet au sérieux. Le Directeur fut convaincu, non par le détail des études qu'il ne regarda pas, mais par l'obstination dont Andreas avait fait preuve.

Il lui suggéra de passer à présent aux problèmes techniques de la construction de la Machine. Rien dans le monde de l'Echiquier ne pourrait l'aider puisqu'on n'y travaillait que sur l'esprit et ses projections. Par contre, à l'extérieur, il trouverait les techniciens et les savants qui lui apporteraient l'assistance nécessaire.

A l'extérieur ?, demanda Andreas croyant avoir mal compris.

Naturellement, répondit le Directeur. Il y a un extérieur. Le monde de l'Echiquier ne serait pas possible sans un extérieur qui l'entretienne...

— Un extérieur étranger à l'Echiquier ? s'exclama Andreas, complétement perdu.

— Ils connaissent le jeu d'échecs. C'est un passe-temps auquel certains d'entre eux se livrent de temps à autres.

— Mais alors que font-ils ? comment vivent-ils ?

— C'est difficile à expliquer. Vous avez toujours vécu ici. Le monde là-bas est si différent que je ne peux vous le décrire. Vous verrez vous-même et aurez probablement beaucoup de difficultés à vous habituer. Il est possible que vous ne supportiez pas cette vie, et que vous soyez content de retourner vous enfermer à l'intérieur de la clôture protectrice de l'Echiquier.

— Je deviens fou. Je ne parviens pas à concevoir la possibilité d'un autre monde. Dites-moi quelque chose qui me permette d'imaginer cette possibilité, d'en avoir une intuition. Je vous en prie...

— Ce que je vous dirai n'aura pas de sens pour vous, reprit le Directeur avec une compassion apitoyée pour la folie dans laquelle il jetait Andreas. L'image la plus ressemblante que je peux vous donner, vous ne la comprendrez pas: ici, nous marchons sur la tête ; dehors, ils marchent sur les pieds. Allez-y au plus tôt. Allez-y, vous serez introduit, vous aurez des contacts ; mettez à profit les connaissances techniques que vous acquerrez et, si vous le voulez, revenez ici construire votre fameuse machine.

Sur ces mots, coupant court aux questions d'Andreas, il le raccompagna jusqu'à la porte.

Andreas ne devait "sortir" (le mot lui paraissait étrange car il désignait une notion qu'il n'avait pas) que le lendemain. Rentré dans sa chambre, il s'effondra.

Jamais il n'avait pensé qu'il pût y avoir un extérieur et il s'apercevait avec stupeur que cette impossibilité ne lui avait pas été inculquée, qu'il ne s'agissait pas d'une question de conviction. C'était un sentiment naturel, une évidence indiscutable.

Et il apprenait que ce monde existait ! le but qu'il s'était jadis proposé en concevant sa Machine était déjà atteint : de l'autre côté du mur, les gens, comme il l'avait rêvé parfois, pouvaient être disponibles aux hasards. Leur tête n'était pas cette machine abstraite qui asservissait les combinateurs de l'Echiquier, elle leur servait à sentir, le vent sur leur peau, un baiser sur leurs lèvres, une odeur, une chaleur. Cela ne pouvait pas être, se disait Andreas, car autrement, toutes ses réflexions, ses années d'études et de désespoirs, ses subtiles dissimulations, tout cela était vain. Emprisonné dans un mirage, il n'avait subi le labyrinthe que pour avoir cru à son éternité. Il aurait suffi de franchir le mur, de passer de l'autre côté, et les malédictions auraient disparu !

Le choc était terrible pour Andreas qui voyait une fois de plus sa partie déjà jouée.

Aussi habitué qu'il fût aux chaos de son esprit, la révélation le détruisait, le renvoyait au néant que devenait dès lors toute la vie qu'il avait menée, ses luttes, ses espoirs, ses résignations et ses ruses. L'envie naissait de nier ce monde extérieur qu'il ne connaissait pas encore, et oublier ce qu'il commençait à pressentir.

Comment, pourquoi, lui ouvrait-on à présent la porte impossible ?

Et si "l'extérieur" était en fait une annexe de l'Annexe, un endroit encore plus périphérique où l'on mettait définitivement à l'écart ces irrécupérables qui s'étaient mis mats tous seuls ? Qu'on les exécutât ou qu'on leur permît de faire ce qu'ils voulaient n'avait pas d'importance...

Si c'était un piège ?

Tant pis, Andreas irait.

Malgré son effroi ; malgré le risque de se perdre ; malgré la déstructuration de son univers mental ; malgré les ricanements qui moquaient ses illusions.

Il irait.

Il avait trop envie d'autre chose. La curiosité qui l'avait toujours retenu au moment de se jeter dans les eaux profondes du lac, serait encore une fois la plus forte. Que cet extérieur fût la vérité dont l'Echiquier était une monstrueuse excroissance, ou que ce fût l'inverse, tant pis. Il y aurait enfin autre chose. D'autres gens. Et, peut-être, mais il n'osait le croire, les Règles n'auraient plus cours ?

III. L'extérieur

Le lendemain, le Directeur vint lui-même chercher Andreas.

Par de longs couloirs traversés d’escaliers, il le conduisit jusqu’à une petite porte. Banale. Ordinaire.

Une de ces portes qu’on ne remarque pas lorsqu'on passe devant par hasard, dont rien n'indique le caractère fatal, qu'on pourrait franchir sans s'en rendre compte.

"De l’autre côté", dit le Directeur, "c'est l’extérieur. On vous attend. Vous serez pris en charge et présenté aux gens qui pourront aider vos projets. Lorsque vous voudrez revenir, il suffira de sonner à la porte."

C’était presque trop simple. Pourtant cette porte était la seule ouverture du mur d’enceinte auquel était adossé le pavillon de la Section de Recherche. Ce mur aveugle dont nulle fenêtre, nul récit, nulle légende ne trahissait les secrets.

Au moment de pousser la porte, Andreas hésita encore : si elle n'ouvrait sur rien ? si l’enceinte constituait réellement la limite du monde et que de l’autre côté il n’y eût que le vide ?

Le Directeur avait disparu, sans autre adieu, comme pressé d’échapper à un danger.

Andreas pensa que de toutes façons, il n'avait rien à perdre même s’il risquait tout.

Depuis trop longtemps il gravissait les escaliers d'une tour sans fenêtres pour reculer devant la promesse d'une ouverture. Fût-elle un piège.

Il ouvrit la porte.

De l’autre côté, était un parc, semblable à celui qu’il venait de quitter.

Mais une automobile stationnait. La jeune femme qui attendait au volant ouvrit la portière et le fit monter à côté d’elle.

Il demanda si elle voulait bien faire le tour du mur d’enceinte. Il aurait voulu se convaincre qu'il était bien dehors, sa sortie aurait été plus réelle.

Ce n'était pas possible. Nul chemin n’encerclait le mur. Des arbres fous et des taillis épais le bordaient partout, sauf à ce seul endroit où une piste allait jusqu’à la porte.

"Il est rare que quelqu’un vienne, vous savez " lui dit la jeune femme.

Andreas lui posa mille questions sur le monde où elle le conduisait. Il demanda d’abord - et le lecteur ne s’en étonnera pas - si les gens jouaient aux échecs. "Certains", répondit-elle.

Tout en manifestant une espèce d'admiration étonnée pour Andreas, elle ne parvenait pas à satisfaire sa curiosité. Elle donnait tous les détails que demandait Andreas sans que ses questions parussent avoir un sens pour elle. "Ce que nous faisons ? nous travaillons, nous nous réunissons entre amis, nous nous aimons parfois, nous nous promenons."

Ces activités étaient connues d’Andreas. Il les avait pratiquées mais sentait une subtile et incompréhensible différence.

Sa nouvelle vie s'organisa très vite. On lui avait fait promettre de cacher à tous qu’il venait du monde de l’Echiquier et, autant qu’il y parviendrait, de calquer son comportement sur celui des autres.

Pour se familiariser, il lisait des romans qui décrivaient la vie quotidienne, la société, les relations entre les gens. Il visionnait des films, rencontrait des gens sélectionnés. Lorsqu’on avait pensé qu’il pouvait se débrouiller, il avait été laissé à lui-même. Il suivait des cours et poursuivait des travaux à l’Université de Robotique Appliquée à laquelle ses recherches l’avaient fait affecter. Il habitait une petite maison au milieu d’un jardin parcouru de ruisseaux cascadant dans les fleurs.

Ce monde l’étonnait, le grisait, lui donnait l’impression, jamais imaginée, de vivre.

Les gens allaient et venaient librement, une fois qu’ils avaient satisfait à certaines contraintes, telles que travailler, obtenir de l’argent pour se procurer les moyens matériels de leur existence et de leurs envies. Intérieurement, ils étaient libres.

La rigidité et la simplicité des obligations qui pesaient sur eux laissaient advenir toutes les occurrences. Andreas voyait des gens se révolter contre ces contraintes élémentaires, les contourner, les détourner. La triche permanente - impossible dans le monde de l'échiquier - rendait les contraintes légères à supporter. Il semblait que les individus ne suivissent d'autre règle que les désirs de l'instant et en éprouvassent un sentiment de liberté jusqu'alors inconnu d'Andreas. Ils le payaient souvent de dures souffrance, qaund leurs folies et leurs moments de bonheur s'effondraient dans les tradies de la banalité.

Mais s'ils perdaient c'est qu’ils avaient joué. Andreas, ivre, se laissait aller à ce plaisir d'être. Lui aussi, il s'intéressait à mille choses. Il avait l'impression d'être au paradis, au paradis des illusions gagnées, illusions, bonheurs, plaisirs et désespoirs qu’il n'avait jamais imaginés.

Il se demandait parfois ce qui était vrai, l'univers cauchemardesque de l'Echiquier ou bien cet univers de la fantaisie existentielle.

C’était peut-être le calcul secret de l’Echiquier que cet irrécupérable disparût à jamais dans les mondes extérieurs.

Andreas ne pouvait chasser complétement le souvenir du monde de l'Echiquier et de ses combinaisons vaines. L'oublier était d'autant plus difficile qu'il exerçait une étrange fascination sur ceux qu’en lui-même Andreas appelait " les vivants ".

Ils en connaissaient vaguement l'existence, même si personne n'y avait pénétré et si sa localisation était inconnue. C'était l'image d'un univers où les contraintes de l'existence laissaient la place aux jeux de la Séduction. On parlait parfois à Andreas de ces "êtres merveilleux" dont toute la vie était consacrée au Jeu. Les gens en rêvaient comme d’un idéal inaccessible. Lorsque les soucis matériels se faisaient sentir trop fort, ou qu’un engagement passionnel trop intense les conduisait au désespoir, ils rêvaient à ce monde où le Jeu était libre et toujours joyeux parce qu’il n’y avait plus d’enjeu.

Andreas se taisait. Il ne pouvait pas parler. Il n'en avait pas envie d'ailleurs, souhaitant par dessus tout oublier. Oublier précisément cette absence d'enjeu et l'ennui subtil qui naissait de l'application universelle de codes conventionnels.

Il vivait enfin, se laissait aller, découvrait que ses sens qu'avait émoussés l'excessive concentration du Jeu pouvaient profiter de l'instant, parce que cet instant n'était pas un coup à jouer à l'intérieur d'une combinaison et d'une stratégie, mais une situation unique, qui existait en tant que telle. Pour elle-même.

Andreas découvrit la beauté des aurores. Il rencontra la beauté du monde. Il inventa Venise, et la musique. Il eut des amis avec qui partager ces beautés. Il eut des amours qui lui donnaient ces beautés.

Il assistait aux cours de l'Université de Robotique et poursuivait ses recherches. Par habitude, plus que par intérêt. Il s'était lancé dans l'exploration des voies les plus abstraites pour s'éloigner le plus possible du maudit Echiquier.

Seulement, de temps à autre, au détour d'une conversation, au crépuscule douloureux d'un amour, au profond d'une dépression, il voyait apparaître le mythe de l'Echiquier, cet univers non finalisé où rien n'avait d'importance sauf le plaisir de jouer. Les gens attribuaient leurs infortunes et leurs malheurs aux imperfections de leur monde : il y avait trop de soucis ; la réalité était trop prégnante ; les individus avaient une conscience trop aiguë de leur Moi pour qu'ils pussent jamais jouir pleinement.

Andreas aurait voulu leur crier que le monde de l'Echiquier était un monde mort, pris par les glaces, gelé en froids miroirs dont les reflets alimentaient l'esthétisme consolateur. Crier. Hurler. Soulever les foules pour mettre fin au mythe infernal.

A quoi bon ? plus Andreas vivait dans ce monde, plus il sentait de similitudes avec le monde dont il venait. Les codes régnaient aussi : code du conformisme social et du non-conformisme, code du bonheur et du malheur, code des relations humaines, codes amoureux dans lesquels s'inscrivaient de vaines passions, et finalement code du non-code se réfugiaient d'apparents excentriques.

Andreas trop heureux d'échapper aux Règles, avait exagéré et pris au sérieux leur absence. Il était sorti du jeu et avait provoqué désarroi et catastrophe.

Les codes étaient ici multiples et se dissimulaient derrière leurs imperfections et l'extériorité des contraintes. Mais, finalement, l'Echiquier était bien la grande Métaphore, l'essentielle référence. D'où la fascination qu'il exerçait.

Un jour, Andreas revint sonner à la petite porte.

L'enfer des illusions gagnées l'avait tellement rajeuni, tellement vieilli, qu'il n'avait plus d'âge.

Il sonna à la petite porte.

Après une longue attente, elle s'ouvrit et Andreas réintégra le monde de l'Echiquier dont il n'était pas sorti.

IV. Le retour

Andreas ne voulait pas retourner dans la Section de Recherche. Il n'avait pas la moindre envie d'apporter sa contribution aux fantasmes de l'Echiquier. Pourtant, les idées ne lui manquaient pas. Il imaginait des jeux de miroirs qui auraient multiplié l'échiquier à l'infini. Ou bien d'assembler plusieurs jeux pour que différentes parties se juxtaposent ou interfèrent. Son ancienne rage avait disparu et les marionnettes suppliciées à leur potence qui l'avaient ému la première fois et excité ensuite du désir de trouver encore pire, d'inventer des blasphèmes d'une totale négation, tout cela lui semblait une douce plaisanterie. Il n'y avait pas de négation possible. La négation était une autre manière d'affirmer le monde. Il ne restait que la subversion.

Andreas expliqua que ses recherches étaient “momentanément bloquées" et qu'il venait "se retremper aux sources". Il prit l'air de celui qui, après un long voyage rentre à la maison. Il réclama de revenir parmi les joueurs ordinaires pour "reprendre contact avec l’esprit du jeu"

On le trouva assez normalisé, éteint, pour le lui permettre.

Au cours de sa lente réintégration, il retrouvait l'ennui. Absolu. Total. Universel. Il se vautrait dans l'ennui. Se roulait dedans. S’en imprégnait. Il devenait l'Ennui, rêvant aux Axolotls.

Rien n'avait changé bien sûr. Les joueurs s'étaient renouvelés, comme si l'éternelle même partie était un Moloch qui dévorait les hommes.

Andreas renonça et inventa pour lui-même de subtiles distorsions.

Il essaya des ouvertures dont nul n'avait jamais eu l'idée, tellement elles étaient aberrantes.

Il essaya de subvertir la partie, en jouant contre lui, à qui perd gagne: il se donnait comme but d'être mis mat de la manière qu'il avait choisie.

Il eut un succès fou. On faisait la queue pour jouer avec lui tant son style étrange renouvelait l'intérêt du jeu. Andreas devenait le fou du roi, celui dont les aberrations s'inscrivent dans la structure.

Il quitta alors l'échiquier.

Il ajoutait mentalement des lignes et des colonnes supplémentaires. Il jouait sur un échiquier de cent cases tandis que le joueur adverse s'épuisait à saisir la logique de coups qui parfois n'avaient aucun sens pour lui.

Il inventa de tirer certains coups au hasard et d'essayer ensuite de rétablir la situation (ce à quoi il arrivait parfois).

En fin de compte. il avait tout essayé et, chaque tentative rencontrait plus de succès. Il devenait un personnage. On notait les parties qu'il jouait pour les apprendre aux enfants des écoles.

Il se fit porter malade. Des semaines entières, il tourna en rond dans le même jardin et son bassin central. La situation était absolument impossible. L'échiquier récupérait tout, recyclait tout. Les coups les plus absurdes finissaient par être rationalisés et par s'intégrer aux parties.

Il délira longtemps, contemplant sans le voir le bassin aux pourpres nénuphars dans lequel il aurait tant aimé se jeter. Il aurait.

Mais le vide qui l'avait englouti avait emporté aussi l'idée de sa mort : lorsqu'une pièce est prise et jetée dans la boite avec les autres victimes, cela fait encore partie du jeu.

Andreas délira longtemps, songeant aux étranges rapports qui unissent l'extérieur et l'intérieur. La vérité tautologique du monde constitue le piège absolu, parfait. Il n'y a rien à faire.

Il délira longtemps jusqu'à ce qu'une intuition finisse par émerger et à prendre l'apparence d'une dernière hypothèse : si c'était l'Echiquier qui jouait ? si le secret était que les joueurs fussent joués et qu'il fallût justement prendre le jeu au sérieux pour que l'Echiquier pût le moquer ?

L'idée, jadis pressentie, d'une espèce de duel entre les deux partenaires et l'échiquier prenait une nouvelle forme : l'échiquier gagne toujours parce qu'il ne joue pas, se contentant de se jouer du jeu.

Il y avait dans cette pensée une ironie féroce qui convenait parfaitement à l'état d'esprit d'Andreas (dont elle n'était bien sûr que le produit). La tautologie du monde serait la forme d'une ironie suprême, et ferait partie de ce jeu sans règles auquel l'Echiquier se livrait. Il suffisait de céder à la séduction de l'Echiquier pour partager avec lui le rire des Immortels.

Seulement, il fallait un complice, assez rusé et assez naïf à la fois. Il fallait ruser pour séduire l'Echiquier, l'arracher à l'inertie à laquelle le contraignait souvent la bêtise des joueurs, lui faire apparaître un enjeu. Il fallait être naïf et capable de se laisser prendre : la partie devait être jouée pour elle-même, sans quoi l'Echiquier ne serait pas dupe.

Les quelques tentatives que fit Andreas auprès des joueurs rencontrèrent une incompréhension totale. L'échiquier était trop leur monde pour qu'ils pussent le concevoir, ou même l'imaginer, comme un joueur. Leur structure mentale n'intégrait pas cette idée.

Personne ne s'offusqua. On avait l'habitude d'Andreas. Personne n'adhéra.

Il n'était pas possible de ruser à la fois avec son partenaire et avec l'échiquier ; la duplicité devait être l'œuvre des deux joueurs.

Invoquant un prétexte de travail, Andreas franchit à nouveau la petite porte. Il alla trouver "dehors" une jeune femme pour laquelle il avait toujours eu un amour impossible.

Impossible dans l'univers généralisé de l'Echiquier. Ils burent, bavardèrent. délirèrent, et Andreas lui parla de son idée. Calypso (Andreas l'appelait Calypso en référence à un secret dont c'était le nom), Calypso avait toujours été profondément réfractaire au jeu d'échecs,  peut-être parce qu'il exprimait trop crument la vérité de la vie. Elle ne jouait pas, n'avait jamais voulu apprendre. Elle n'était pas hostile, plutôt indifférente, étrangère. Lorsqu'on l'interrogeait, elle ne s'expliquait pas, se contentant de lancer une boutade à propos de l'étrange obstination que mettaient les joueurs à s'affronter alors qu'ils étaient d'accord. Ou quelque chose de ce genre, Andreas ne se souvenait pas bien.

Pour la première fois, elle s'intéressa au jeu d'échecs.

Laisser jouer l'Echiquier lui paraissait la manière la plus folle, la plus aventureuse, d'échapper aux règles.

Joyeux comme il ne l'avait pas été depuis longtemps, Andreas disposa les pièces sur l'échiquier qu'il avait apporté. Complices, ils s'assirent l'un en face de l'autre, en ayant le sentiment paradoxal d'être du même côté de l'échiquier.

Calypso - Andreas l'avait-il oublié ? - ne savait pas jouer. Elle attendait que l'Echiquier commence et qu'il arrive d'extraordinaires choses.

Déception.

L'échiquier resta de bois.

Un mur invisible les sépara.

L'ennui rodait dans la tension de la déception

Calypso se leva et sans un mot quitta la pièce.

Andreas s'enfuit dans la nuit. Dans sa tête enfollée, résonnait le rire dément de l'Echiquier...

2ème partie : Calypso

J'ai fermé la porte derrière moi, enfermé Andreas dans mon départ. Je ne pouvais supporter le vide qui mettait entre nous sa distance infranchissable.

Comme si l’échiquier qui nous séparait grandissait aux dimensions d'un monde, à chaque bout duquel chacun de nous se serait perdu. Irrémédiablement vide de l'Autre.

Je ne pouvais regarder plus longtemps la marée du désespoir monter sur son visage "A la vitesse d'un cheval au galop", dit-on...

Je ne pouvais plus. J'allais me mettre à hurler, je crois bien. Hurler quo? à qui ?

Il valait mieux que je sorte...

Dans la pièce abandonnée, je n'entends rien.

Que fait-il ? que va-t-il faire ? Il ne frappera pas à la porte de ma chambre. Nous nous sommes ratés trop fort, ce soir. Peut- être à jamais ?

Lorsque tout à l’heure, il est arrivé, avec cet air d'énergie surexcitée qui l'anime parfois, j'ai pensé qu'il allait se passer quelque chose. J'ai cru entendre sonner la cloche du Destin. Quelle heure sonnait-elle ? était-ce midi ou minuit ? J'ai pensé, j'ai voulu que ce soit minuit.

(J'imagine la tour échevelée où sonnerait cette cloche. Une tour accrochée aux nuages, renversée en arrière vers la terre...et une cloche bleue, dans la noirceur des murs. Mais QUI la sonnerait ? et pour quoi ? le vent peut-être...certains vents tout au moins...)

Je ne peux admettre avoir laissé Andreas seul dans cette pièce qui se refroidit peu à peu. J'aurais dû rester, lui parler, prendre sa main, l'embrasser ?...ce n'était plus possible. Plus rien n'était possible. Ces minutes - combien ?, pas beaucoup sans doute - qui écoulèrent l'ennui, comme l'eau montant dans un fossé, nous avaient séparé à un point tel que toute espèce de contact entre nous devenait inconcevable. Je ne pouvais plus rien pour lui. Plus rien pour moi. L'abandonner pour qu'il m'abandonne. M'abandonner. Fuir. M'enfermer dans ma chambre. M'enclore dans la pensée d'Andreas, prisonnier de ma prison, contemplant sans le voir le fatal échiquier.

Je l'entends se lever, allumer une nouvelle cigarette. Il va vers la fenêtre. Je le vois regarder comme il faisait souvent lorsqu'il se sentait mal. Que voit-il ? quels fantômes surgissent de la rivière, sans doute noyée de lune ?

C'est une affreuse pensée: j'ai envie qu'il parte, qu'il me laisse. L'idée de son désespoir, si proche et inaccessible à la fois, m'est insupportable.

J'al penser tellement fort qu'il l'a senti. Pauvre Andreas ! mon pauvre amour, je voudrais tant pouvoir faire quelque chose. Il traverse la pièce, ouvre la porte extérieure, la referme sans bruit avec ce calme méticuleux qu'ont parfois les fous. Il est dehors...Je n'entends plus ses pas dans la rue...

Il est parti...

 

Dans la pièce vide, l'échiquier oublié.

Pourvu qu'il n'y ait pas de lettre, pas de mot. Le silence. Le silence seul peut exprimer ce qui s'est passé.

Ah si, un mot, posé sur l'échiquier. Un seul mot sur le papier. Comme un gouffre blanc au milieu des taches noires sur la neige. Un seul : CALYPSO. Il m'appelait ainsi quelque fois quoique mon nom soit autre. Il disait que c'était la manière de nommer un certain secret qu' il ne me dit jamais.

Pourquoi CALYPSO ? pourquoi ce nom maintenant ? une clef pour une serrure qui n'existe plus ? un code pour un message qui n'a pas été écrit ?

Peu importe. Rien n'importe plus.

Je retourne dans ma chambre. Referme soigneusement la porte.

Andreas, Andreas, mon bel amour raté...Il fallait tellement qu'il se passe quelque chose ce soir. Trop de choses ne s'étaient pas passées. Tant d'ennui avait tout submergé. Ma vie était devenue si vide...

Je l'avoue, j'ai été séduite, sans y croire, par sa théorie de l'échiquier qui jouerait avec nous. C'était tellement lui, cette manière d'inverser les choses...Jamais, il ne serait parvenu à me faire assoir devant un échiquier s'il n'avait supprimé ainsi l'idée même de jeu, de partie, d'affrontement artificiel et codé.

Bien sûr, je ne croyais pas que l'échiquier allait jouer, déplacer les pièces tout seul, ou quoi que ce soit de ce genre : jouer du piano ou faire une conférence sur Schopenhauer. Un morceau de bois est un morceau de bois, cela va de soi. Ce n'était pas là que surviendraient les occurrences...

Je me sentais tellement proche d'Andreas, ce soir, pendant que nos têtes se frôlaient au dessus des maudits carrés mimétiquement différents, et que son sourire me regardait...J'étais bien...Toute la soirée, sa théorie nous avait servi de prétexte, d'argument pour délirer ensemble sur la vie et ses jeux absurdes. Il n'y avait rien à attendre qui valût la peine...et ce bavardage désespéré se faisait sous une forme si gaie, si imaginative, si folle qu'il semblait se nier lui-même.

Presque prise au jeu, et parce que l'exaltation d'Andreas me plaisait, je  le laissai installer les pièces sur l'échiquier. Et peu à peu, venu dont ne sait où, le vide que nous avions évoqué, conjuré, provoqué, le vide sourdait de l'échiquier.

On eût dit d'une brume montant au soir d'un étang. Des lambeaux en flottent d'abord dans l'air qui s'épaissit et se glace peu à peu. Ils prennent de la consistance et finissent par n'être plus qu'un opaque brouillard.

C'est alors que j'ai craqué, que je suis sortie...

Après ce déraillage, il n'y avait plus rien à faire. C'était l'heure des ambulances et des flammes, et des cris des blessés, et des chuintements des douleurs. La rose sur les rails brûlait de sa couleur disparue.

Que faire à présent ?

Me reprendre ? me reperdre ? me répandre ?

Andreas...je me souviens de ce matin, où j'étais allée t'attendre dans la forêt, devant cette petite porte qui s'ouvrit soudain. Tu apparus dans son encadrement blême et anxieux, un peu ahuri, avec ce regard tendre qu'obscurcissait on ne sait quels soucis... J'ouvris la portière du passager, en geste de bienvenue...

On m'avait chargée de cette mission et je faisais désormais partie des rares personnes qui savaient se trouvait le mystérieux Monde de l'Echiquier dont tout le monde parlait. J'avais deviné que tu en sortais. Il ne fallait pas le dire, et je n'en parlai jamais à personne : toute l'organisation qui s'occupait de ce monde était clandestine, dissimulée derrière des activités apparemment anodines et sans importance. Je n'étais pas parvenue à en avoir une vue d'ensemble car les différents services étaient répartis, au hasard semblait-il, dans toutes sortes d'institutions et d'organismes. De sorte que seuls les chefs en connaissaient l'organigramme. On avait des services d'approvisionnements, des services techniques, des échanges multiples....

Un jour que je portais un message dans un bureau du quatrième sous-sol d'un ministère, je me perdis dans les couloirs souterrains. J'errai longtemps, ayant l'impression d'une descente progressive à travers des tunnels à peine éclairés. Je me demandais vers quelle grotte centrale me conduisait ma marche, lorsque je me trouvai sur un quai de gare, ou de station de métro, des hommes affairés chargeaient un train de lourdes caisses et de containers sans marques. Il semblait que ce fût ainsi que se fissent les communications entre nous et le monde de l'Echiquier, situé je ne savais où. Peut-être dans les profondeurs de la terre ?

Un instant l'envie me prit de monter dans le train, d'aller voir enfin où était ce Monde et à quoi il ressemblait...Mais il me faisait peur.

Il évoquait pour moi l'image du Paradis que, d'après les manuels d'Anthropologie, on inculquait jadis aux gens. Il suscitait la même impression grisaille de perfection et d'ennui éternel. Un monde sans enjeu. Un jeu sans fin. C'était cela l'Echiquier.

Il me répugnait obscurément. A cette époque, je n'en étais plus à jouer pour gagner, je cherchais dans de nouveaux jeux des raisons de jouer.

"La vie est un jeu" m'avait-on toujours enseigné. Mes parents me l'avaient expliqué, jour après jour, déception après déception. Mes instituteurs m'en avaient convaincu: ils n'utilisaient pas pour cela une manière positive qui aurait produit une contrainte insoutenable (on ne peut obliger personne à joue!). Ils expliquaient simplement, à l'aide de l'histoire et de l'anthropologie les malheurs dans lesquels avaient plongé les hommes et les civilisations qui avaient pris la vie au sérieux, qui avaient cru y voir une œuvre unique qu'on devait réussir. Construir! ils cherchaient à faire de leur vie quelque chose ou à édifier de nouvelles organisations sociales. Ils désespéraient de leurs échecs et s'interrogeaient sur le sens de leur œuvre...

Et la vie se jouait d'eux. L'Histoire qu'ils croyaient faire se moquait de leurs buts imaginaires et apparaissait comme une curieuse rision....

LA VIE EST UN JEU

PERDRE OU GAGNER, C'EST PAREIL

CHAQUE PARTIE EST UNIQUE ET LE NOMBRE DES PARTIES EST INFINI

Finalement, je pouvais réduire à ces quelques axiomes le fonctionnement de la société Il semblait, et notre enseignement même le montrait, qu’il n'en avait pas toujours été ainsi et qu'à une époque antérieure les hommes cherchaient à agir pour obtenir des résultats auxquels ils croyaient vraiment.

C'était donc, étais-je arrivée à penser, qu'il y avait eu un temps où le système actuel s'était mis en place (ou avait été mis en place). Etait-il proche ou lointain ? on ne savait pas. On ne pouvait pas savoir. Cette Réforme fondamentale n'avait pas constitué un événement historique ; aucune chronique ne la consignait ; la surface de la société n'en gardait nulle trace...

D'après les recherches que j'avais faites et les renseignements que j'avais collationnés après avoir été intégrée dans l’organisation souterraine, il semblait que la création du monde de l'Echiquier fût contemporaine de cette Réforme. Et que les mêmes personnes eussent fait l'un et l'autre.

Leur dessein me demeurait incompréhensible : qu'avaient-ils voulu faire en construisant le Monde de l'Echiquier ? cherchaient-ils à s'aménager une espèce de paradis ou de centre de vacances où, libérés des contraintes matérielles, ils se livreraient aux spéculations et aux occurrences du Jeu pur ? ou bien fabriquaient-ils un mythe qui renforcerait et ferait passer les nouvelles lois du fonctionnement social ? Et donc : cachaient-ils la matérialité du Monde de l'Echiquier pour se protéger eux-mêmes ou bien pour protéger le mythe social qui ne pouvait tirer son efficacité que de son irréalité ?

En tous cas, je devais constater que le monde de l'Echiquier était bien caché. Non, c'était bien mieux : personne ne le cherchait jamais. Il aurait pu être établi sur la place centrale de la capitale, personne ne l'aurait vu : les gens étaient trop occupés avec les soucis quotidiens, leurs affaires de cœur, leurs relations sociales, toutes les parties qu'ils tentaient de jouer, pour se poser la question de la réalidu mythe, encore moins chercher où et comment...

En fait, j'avais été poussée à ces recherches par l'insatisfaction que je ressentais à l'égard de cette vie et de ses jeux codifiés (et je me suis souvent demandée, même à ce moment, si la nouvelle partie que je jouais en entreprenant ces recherches, ne serait pas en fin de compte aussi banale que les autres. Devant la relative facilité avec laquelle je découvris ensuite tous les fils de l'organisation, je m'inquiétais de savoir si les Réformateurs n'avaient pas fait de sa clandestinité un système de dépistage ou, au contraire de sélection et de recyclage qui aboutissait peut-être à faire passer de l'autre côté les gens les moins adaptés. Enfin, pas les moins adaptés, ceux-là se trouvaient à l'hôpital ou affectés à de petits travaux sans importance. Ceux dont je parle auraient été des gens comme moi, connaissant le jeu et ses règles, mais ennuyés au delà de la limite de l'ennui par l'éternelle banalité des parties qui se présentaient à eux. A ceux-là aurait été réservé le piège ultime de l'Assomption, leur transformation en Joueurs...

Je me suis souvent dit que mon imagination m'emportait et que je prêtais à ces Réformateurs inconnus et inexistants une malice excessive. Peut-être avais-je envie de cette malice pour qu'il y ait encore une partie à jouer et quelqu'un avec qui la joue?

Et d'ailleurs, n'étaient-ils pas malicieux, ceux qui avaient si soigneusement effacé leurs traces au point qu'il semblait ne jamais y a voir eu de Réforme ? ceux qui, en en faisant un nouvel échiquier, avaient si minutieusement conservé le cadre général de la société et de son fonctionnement que, lorsqu'on examinait cette organisation sociale, son assujettissement au Travail, la prégnante nécessité de l'Argent, on voyait l'image inverse du Jeu, la contrainte absolue. Quelle malice perverse ! On aurait pu dresser un tableau dramatique de l’état de la société. Certains l’avaient fait, organisé des luttes, fomenté des théories et élaboré des conspirations...Après coup, on avait l’impression qu'ils n'avaient fait que passer d'une partie à une autre, comme on se met au poker lorsque l'ennui vous vient du bridge, ou au bowling...Ils avaient renversé les quilles ou une partie d'entre elles.

Et après ? la structure était intacte, résorbait tout, recyclait tout. VOUS AVEZ GAGNE UNE PARTIE GRATUITE !

Plus le temps passait, plus j'avais l'impression que c'était le sentiment du jeu, davantage que le jeu lui-même qui animait les gens et les faisait fonctionner. Ils appelaient cela "instinct vital", "besoin de vivre". Ou bien ils se moquaient  en le qualifiant de "survie organique"...néanmoins, ils allaient leur chemin circulaire et leurs dysfonctionnements mêmes alimentaient de nouvelles parties pour d’autres joueurs...

LA VIE EST UN JEU ! ! !

Comme tout le monde j’avais fait mes expériences.

Je m’étais convaincue, ou on m’avait convaincue, qu’elles ne rataient qu’à cause de l’intérêt excessif que j’attachais au résultat. Je misais tout sur un amour auquel je m’abandonnais jusqu’à ce que le reflux me laisse échouée sur le sable vaseux, parmi les épaves du naufrage. Je restais prostrée, plongeant dans les somnifères pendant que tout le monde me consolait : cela n’a pas tant d’importance, c’est la vie, ça n’arrive qu’aux vivants, ce qui compte c’est que ça ait eu lieu. Etc. Etc.

Je restais prostrée. Et puis je reprenais le large. Un projet échoué en engendrait un autre. Des passages mystérieux. Je recommençais. Et peu à peu s’insinuait en moi l’idée qu’en effet cela n’avait pas réellement d’importance.

Je me souviens de ces crises qui ne m'émeuvent plus. Pourtant  cela me ferait du bien de les crier, de les lamenter, de les pleurer pour conjurer ce que je sens venir à présent, bien pire qu’une crise. Mais la seule chose qui me vient est ce fragment de vers : "lasse femme absolue..."

Je n’arrive plus à m’apitoyer. Ni au présent, ni au passé. A travers toutes ces crises, j’ai fini par sortir de moi-même, devenir exrieure : je ne suis plusje me pleurerais.

Je me vois écrivant tout cela à la hâte sur ma table. Alignant les mots pour éloigner les pensées. Ma table jaune. Ce n’est plus moi. Ni une autre ou un double. Ce n’est personne. Il n’y a plus personne. Il n’y a plus d’abonnée au numéro que vous avez demandé. CRAC...Il n’y a plus d’abonnée au numéro que vous avez demandé. CRAC...

Je pourrais écrire une page avec cette formule, dix pages, cent pages...si je n’étais aussi pressée.

Pressée de quoi ? par quoi ? sur quoi ?

Prese.

Impatiente.

Comme d’en finir avec ce pensum que je m'impose en écrivant. Comme si, le terminer, arriver au bout du cahier, ferait arriver quelque chose.

Le jour, peuttre...

Pourtant, jadis, après mes crises, il m’était apparu que je ne croyais plus à rien. Ni à moi. J’avais trouvé une presque sagesse dans le désespoir : si ce que mes amis appelaient "mon extrémisme" me condamnait à toujours tout miser, alors je miserais tout sur plusieurs parties différentes...Je me disais que la vie était bien un jeu mais que les gens et les choses, ne savaient pas jouer et qu'il fallait donc tricher. Le seul jeu, c’était la triche, et puisque chaque partie me frustrait, j’en jouerais plusieurs à la fois.

J’inventais que chaque situation était, en elle seule un univers qui avait ses propres modes de fonctionnement. Et puisque chaque univers était totalitaire et emprisonnait dans ses règles, il fallait entrer dans plusieurs à la fois, échapper à l’un en se faisant capturer par l’autre, de sorte que je n’appartiendrais à aucun, que mes mille limitations acceptées me sortiraient des limites du jeu.

Ainsi, engagée toute entière dans chaque situation, je la relativisais grâce aux autres. Je maintenais aussi disjoints qu’il était possible ces divers morceaux de vie dans lesquels j’étais toujours différente, unique spectatrice de ce film dont j’étais l’actrice, le metteur en scène et la monteuse...

"J'étais à demi morte, et peut-être à demi immortelle..."

Je jouais avec l’ensemble des situations puisque je ne pouvais jouer dans aucune. Ce n’était pas toujours simple, car ma nécessaire disponibilité me rendait captive. Je me laisserais prendre sachant que j'étais insaisissable.

C’est alors que je commençais à m'intéresser au mythe de l’Echiquier. Je n’aime pas le jeu d'échecs. Son caractère conventionnel et son abstraction dérisoire m’exaspèrent. Mais, dans le mythe, les caractères particuliers du jeu n’étaient pas en cause.

Je me mis à enquêter, peut-être parce qu’au fond je ne parvenais pas à gérer mes vie éclatées et que je cherchais un principe unificateur. En effet, mes recherches tissaient une trame qui maintenait ensemble les situations disjointes que je vivais. J'étais trop inexistante pour être le principe de mon scénario. Le mythe devenait ce lieu central où se rassemblent, s’organisent et prennent forme les rushes que filment les hasards de la vie. Je trichais avec les hasards ; le mythe orientait mes discussions, mes rencontres, mes sympathies et même mes promenades lorsque je commençai à rechercher les traces matérielles du monde de l'Echiquier. Je n'en parlais pas, car je ne voulais pas devenir l'esclave de mon aventure. Je proposais d’aller à tel ou tel endroit, toujours écarté, plus ou moins désert, étrange. Il y avait toujours quelqu'un pour m’accompagner dans ces lieux incongrus. J'affectionnais les souterrains, les forteresses abandonnées dans lesquelles j’imaginais d’incertains passages...

Je questionnais beaucoup et il semblait que tout le monde connût le mythe sans que pourtant il ait jamais été enseigné à personne. Quand je demandais aux gens de me dire la première fois, leur première rencontre avec le mythe, ils restaient étonnés. Ma question était pour eux dépourvue de sens, un peu comme si je leur avais demandé d’où ils tiraient la conscience d’avoir un corps et que ce corps soit fait de telle manière.

Je cherchais dans les bibliothèques. Je dépouillais des ouvrages scientifiques et littéraires. Tous faisaient allusion au mythe, aucun n’en traitait. C’était un mythe sans origine, un peu comme le sentiment de l’existence du monde. C’est là. On ne sait où on l’a appris et si on l’a appris. On a ça dans la tête. C’est dans l’air qu’on a respiré ou dans les gènes...Personne ne s’était interrogé sur les origines du monde de l’Echiquier. Ni sur sa matérialité. Personne n’avait cherché à le localiser, à y pénétrer  (ou bien, ceux qui l’avaient fait n’étaient pas revenus ou n’en avaient rien dit - mais je ne pouvais admettre cela).

La formulation était toujours à peu près la même : le jeu d’échecs est l’image de la vie, son symbole. Dans le jeu c’est le jeu qui compte, et le plaisir des combinaisons, et la complicité du duel. Les joueurs sont l’idéal de l'homme, son concept même ; jouissance non finalisée inscrite dans le pur présent de la situation...

C’était à cette représentation, que moi aussi j’avais toujours connue, que se résumaient mes recherches, déplorablement vaines.

J’allais abandonner quand je fus contactée par le Directeur de la Bibliothèque Centrale. Au courant de mes "travaux", selon son expression, et sans doute aussi de nombreuses péripéties de mon existence, il me proposa, comme sûr de mon acceptation, de travailler dans l’organisation souterraine qui gérait le monde de l’Echiquier et assurait son fonctionnement matériel. Je n’en croyais pas mes oreilles excitées : le monde de l’Echiquier était bien réel et, de plus, il était pris en charge par la société dont il était le mythe Sans savoir ce que j’allais découvrir, j’acceptai immédiatement.

Je m’inventais espionne, sur cette étrange frontière entre les deux mondes. Aucun des deux ne m’intéressait, mais la frontière les annulait peut-être...la frontière, comme un col de montagne, avec sa réalité propre et différente de chacune des vallées entre lesquelles il n’est sur la carte qu’un simple trait. On sent l’approche du col. Le paysage change, et la lumière. Le vent se lève. On n’est plus d’un côté, on n’est pas encore de l’autre.

C’est encore plus vrai de cette abstraction linéaire que sont les lignes de crête, sans dimension d’espace, qu'elles coupent et structurent pourtant, comme des failles où s’arrête le monde dans le vent toujours fou et les vertiges des précipices...

J’allais vivre sur la frontière et y promener mes délires. J’avais déjà pressenti, inventé, cette Organisation à laquelle je m’intégrais à présent. Et qu’elle serait secrète. Que ce serait comme une conspiration de la société contre elle-même, dernière partie qui pût se jouer.

J’avais aperçu parfois une ombre dans l’organigramme d’une Administration, senti un mystère dans l’existence de services publics aux activités mal définies ou dans la vie de gens qui semblaient poursuivre des buts connus d’eux seuls...Quelques fois, une autre réalité m’avait frôlée, dans des quartiers abandonnés, dans certains cafés où des consommateurs à l’air bizarre semblaient n’être pas là par hasard et le cachaient par une indifférence affectée...J’avais croisé des lieux, des personnes qu’on ne pouvait s’expliquer autrement que par cette hypothèse.

Lorsque je débutai dans mes nouvelles fonctions, on me fit promettre de ne rien révéler à personne de ce que je ferais ou verrais. D'ailleurs, me dit-on, cela n’intéressait personne.

Le secret n’était assorti d’aucune menace, sa violation d’aucune sanction. Cela allait de soi.

On fut amical avec moi.

En fait, mon travail était assez vague.

Formellement, j'étais rattachée à la Direction de la Bibliothèque Centrale et on me chargeait à l’occasion de missions particulières : porter des messages, organiser des réunions, classer des archives, un peu comme si on ne savait pas trop quoi faire de moi. Bien sûr, je mettais à profit mes va-et-vient pour me renseigner. Chaque jour ou presque je découvrais  un nouvel élément de l’Organisation et j’explorais cette étrange superposition de la frontière et du territoire, intéressante duplicité de l’espace.

Extérieurement, ma vie restait la même, bien que mes anciens jeux me parussent futiles devant la nouvelle partie qui me saisissait : j’étais l’espionne, et j’espionnais pour mon propre compte, sans but. J’étais l’espionne de la frontière elle-même. J’aurais aimé avoir un complice, quelqu’un qui, partageant mes désarrois et mes désirs, m’aurait accompagnée. Cette multiplication paroxystique transgresserait peut-être ce jeu rituel et codé auquel finissaient toujours par arriver les feintes aventures amoureuses, enfermant les partenaires dans une indifférence réciproque aussi organique que celle qui unit deux joueurs d’échecs séparés par le jeu qu'ils font ensemble et dans lequel chacun n’est que le moyen de l’autre...

Il n’y eut pas de complice. Peut-être ne pouvait-il y en avoir et la frontière était-elle exclusive?

J’espionnais. Le soir, rentrée chez moi, je prenais des notes et j’écrivais des fictions de rapports qui n’étaient destinés à personne. Peu à peu, je découvrais inutilement les ramifications de l’Organisation clandestine. Elle était sans intérêt, comme les gens qui y travaillaient, en fonctionnaires. Son existence seule, et le secret, pouvaient signifier pour moi quelque chose. Et ce quelque chose disparaissait peu à peu dans la banalité de l’indifférence à laquelle se ramenait le Secret.

Un jour, on m'envoya chercher quelqu’un dans un endroit assez éloigné de la ville, une région de forêts et de lacs où les gens allaient rarement et dont je n’avais jamais entendu parler.

A mon grand plaisir, on me fournit une automobile rugissante. La longue route m'attirait. Je jouai délicieusement avec le moteur et les virages, la vitesse m’arrachait au monde, distordait et modulait les paysages ; la limite de sécurité sur laquelle je me tenais en équilibre était aussi une frontière qui s’exprimait soudain dans le dérapage d’un lacet aventureux ou le frôlement d’un précipice. L’ennui, avec la vitesse, c’est que le voyage ne dure jamais assez longtemps. J’arrivai à ce village qui, à l’entrée de la fot, devait m’accueillir pour la nuit. L'unique hôtel ne semblait pas très touristique. Il avait peu de chambres. " Il ne vient jamais grand monde", me dit le patron, au demeurant peu loquace malgré cette solitude. "Les affaires ne sont pas très bonnes". Pourtant, il restait là. "Par amour de la forêt", dit-il.

Ma chambre était agréable. Avant de me coucher, je tirai le lit pour l’écarter un peu du mur, et là, dans la ruelle que je venais d’ouvrir, je trouvai un carnet. Je le feuilletai et fus happée par le court texte qu’il contenait : il traitait du monde de l’Echiquier, univers idéal dans sa vanité, dans lequel les joueurs étaient libérés des enjeux.

Je connaissais cela, mais fus surprise par des allusions insistantes à l’ennui que ressentaient certains joueurs. L’auteur parlait ensuite - et à ce point de ma lecture, j’eus un vertige - d’un double caché de ce monde de l’Echiquier, à l’extérieur de lui, qui avait été créé par un cercle supérieur de joueurs pour renouveler le jeu en multipliant les échiquiers dont on changeait les formes et la structure et en variant à l’infini les mêmes éternelles règles. Il était question d’une autre forme du jeu où les êtres jouaient, sur l’échiquier des situations de la vie, à la fois le rôle de pièce et de joueur.

Ce "monde extérieur" ne fonctionnait pas ici comme mythe car "la plupart des joueurs n’auraient pu le concevoir et n’en avaient pas besoin". Le secret se progeait tout seul, par cette incapacité à remettre en doute l’unicité du monde...

Le texte me montrait que ceux qu’hypothétiquement j’avais désigné du nom de "Réformateurs" avaient bien existé. Ils étaient ces joueurs supérieurs dont parlait l’auteur : sur les deux échiquiers, ils menaient un jeu au second degré à partir des jeux primaires auxquels se livraient les gens, joueurs ou non. La circulation d’un monde à l’autre se faisait avec la plus grande facilité puisque les super-joueurs, et eux seul, savaient que chacun des mondes n'était pas unique, mais cependant identique...

Je me souviens très nettement de ma lecture et de l’impression de folie qu’elle me donnait. Chaque monde était le double de l’autre, le reflet d’un reflet, sans qu’il n'y ait de source ni d’image, sans qu’on puisse savoir lequel, dans cette relation d’inclusion réciproque, contenait l’autre, ni quel sens, tout cela pouvait avoir.

Etais-je arrivée par hasard au terme de ma mission d’espionnage ? la conspiration que je cherchais était bien réelle, mais tellement absurde que ma découverte n’ouvrait aucune porte...

Et tout au long de la lente insomnie, le boogie-woogie de cette interrogation obsédante sur ce que moi, je faisais là-dedans, moi qui ne voulais plus jouer, qui ne pouvais plus jouer. J'étais trop en dehors du jeu pour que les super-joueurs m’intéressent. Au contraire, ils me dégoûtaient. Je les trouvais obscènes. A l’évidence, tout le monde, à un niveau quelconque, jouait son jeu. C’était cette compliciqui rendait possible l'existence du monde. Et moi là-dedans...moi qui savais que la mort était la seule vérité du jeu...le monde était mort, les gens étaient morts, les super-joueurs étaient des morts nécrophages, morts au second degré, des voyeurs déguisés en esthètes se repaissant du spectacle de leur propre mort...et tout ce savoir ne me permettait pas de vivre...

Qui avait écrit ce texte ? et l’avais-je vraiment trouvé par hasard ? si c’était une proposition déguisée ou bien un test d’observation ?...Je n’en avais rien à faire. Il n'y avait d’ailleurs rien à faire nulle part...

Au matin, vaseuse et troublée, je partis dans la forêt. Sa beauté me rasséréna un peu. Et puis, cette mission changeait des autres ; en me forçant un peu, j’aurais presque pu croire vivre enfin une aventure. La forêt inconnue, la route oubliée, le rendez-vous. Il manquait seulement une héroïne.

Andreas, je ne savais pas que je venais à ta rencontre, que nous allions nous rater pour la première fois...

La route se transformait en piste que finissait par barrer un grand mur, percé d’une petite porte. J’arrêtai l’automobile. La pluie tombait doucement, accrochant aux arbres des morceaux de brume.

Je savourais cet instant d’attente sans tension. Où étais-je ? Je rêvais, me laissant porter par cette indifférence qui me gagnait après les tempêtes de la nuit...

Lentement la porte s’ouvrit. Andreas apparut sur le seuil, avec cet air un peu perdu que je lui connus presque toujours par la suite.

Son visage était tendu par la fatigue d’une nuit d’insomnie, qui aurait répondu à la mienne. Il me demanda de faire le tour de l’enceinte. A ce moment, je sus que de l’autre côté, il y avait le monde de l'Echiquier et qu’Andreas en sortait parce qu’il n’en faisait pas partie. Une erreur de stockage, comme moi. Il n’appartenait pas à ces infâmes et absurdes super-joueurs puisque ceux-ci avaient leurs propres moyens de passage. D’ailleurs, ils étaient obscènes.

Andreas sortait, expulsé peut-être (mais expulsait-on ?). Il regardait les arbres avec étonnement.

On ne pouvait pas faire le tour. Il n’y avait pas de chemin (et, me dis-je à présent, peut-être pas d’enceinte non plus). Il me posait mille questions sur la vie que nous menions "ici". Je lui répondais, la pensée ailleurs, cherchant à imaginer qui il était, ce qu'il venait faire parmi nous, avec cet air d'être tomd’un arbre dans lequel il aurait toujours vécu.

Je mis le moteur en marche et repris la route. Je croyais comprendre qu’il pensait trouver ici quelque chose qui lui manquait. J'aurais voulu lui parler, lui dire la mort de ce monde, je ne pouvais pas. Ou plutôt, le prendre dans mes bras, et rester ainsi dans la forêt pleurante, écoutant le silence de la pluie, avec cette impression de complicité, non, pas complicité, ce mot évoque encore l'idée d’un jeu que nous aurions mené, non plutôt le sentiment d’avoir naufragé ensemble, dans cette forêt en dehors du monde...Je n’osais pas. Je le sentais loin de moi, je devinais en lui une attente qui nous séparait. Je n’osais pas, craignant que ce geste dont j’avais tant envie n’enclenche l’habituelle série de coups sur l'échiquier d’amour et ne transforme en banalité une occurrence que je souhaitais fatale. Je n’osais pas, troublée encore par cette violente nuit d’interrogations...

D’ailleurs, il semblait ne pas faire attention à moi. Tout à ses questions. A ses attentes secrètes. Je répondais. Je roulais. Nous rejoignions la grand route. J'accélérais et mettais la radio pour m’isoler dans la conduite et rêver aux nuages...Le trajet passa très vite dans le silence. Andreas, notre premier silence. Je m’arrêtai à lUniversité de Robotique Appliquée et l’accompagnai chez le Directeur. A l'instant de pousser la porte du bureau, il me regarda enfin, me vit comme j’étais ce jour-là, avec mon vieux jean et mon pull noir, un peu trop grand, mon visage fatigué et mes yeux toujours un peu tristes...Il me demanda si nous nous reverrions. "Peut-être", lui dis-je... et, en vérité, je ne savais pas si j'en avais envie...

Il m’attirait pourtant, à moins que je ne fusse attirée par mes propres fantasmes, si facilement projetés. Je ne savais pas ce qu'il venait faire ici. Il ne l'avait pas dit. Peut-être allait-il sadapter et trouver ici le monde de ses rêves ? Non, il ne fallait pas...Alors il serait en mission, une espèce d’agent secret, chargé de s’intégrer "ici" pour voir si tout allait bien, si tout le monde jouait le jeu...il me couvrirait, ma curiosité, mes recherches illégales, mes rapports fantômes. Il ne me découvrirait pas en tant que femme mais espionne, criminelle. Il ne m’emmènerait pas dans la forêt pour m’aimer, mais pour m’ecuter. Notre rencontre aurait ainsi bien été fatale...

Mon imagination m’emportait au galop des chevaux du vent, comme d’habitude, et ce goût du mélo que j’avais toujours eu. Mais je rêvais tellement que quelqu’un ou quelque chose mît fin à mon misérable fonctionnement...

"Peut -être", lui avais-je répondu.

Au cours des semaines suivantes, je le vis beaucoup, beaucoup trop : avec quelques autres, j'avais été chargée de son "éducation". Nous sélectionnions des romans, des films, des documents pour le familiariser avec la vie d'ici et le comportement des gens, comme si, effectivement, il devait s’intégrer subrepticement à ce monde. Mais il y avait autre chose, Andréas manifestait un enthousiasme effréné, et pour moi incompréhensible, séduit par le spectacle de la banalité du monde et des rapports humains.

Comment ne s’apercevait-il pas que nous lui faisions ingurgiter un mode d’emploi, que nous lui apprenions des gles du jeu, des codes...Andreas me décevait et ce travail m’était extrêmement pénible. Jamais le caractère conventionnel d’un code n'apparaît aussi fortement que lorsqu’on l’enseigne à quelqu’un. Je ne supportais plus rien. Je ne comprenais pas Andreas.

J’étais terriblement lasse et prétextai des maladies pour rester chez moi. J'aurais voulu dormir pendant des semaines, des mois jusqu’à ce que peut-être, Andreas se réveille s’il devait le faire.

Je demandai des vacances et partis, seule, dans la forêt qu’il m’avait fait découvrir. J’avais loué un camping-car pour éviter de voir des gens et d’affronter des regards, des paroles, d'être obligée d’avoir l’air de quelque chose. Je ne faisais rien, dépourvue d'énergie. Je rêvais à mourir et avais peur de cette violence. Surtout, je n’avais pas plus de raison de mourir que de vivre. J’aurais tellement voulu une raison de mourir, ou, au moins, un prétexte. J’errais dans la forêt, rêvant longuement à la profondeur des lacs dont la froideur m’effrayait...

Je me souviens de ces "vacances " passées dans une espèce de délire insomniaque J’étais Sisyphe. Je tuais les secondes de la journée, les unes après les autres et elles renaissaient. La nuit seule mettait fin à ces épuisants combats dont j’aurais tant voulu sortir vaincue...Il paraît que les jours passèrent.

Il fallait rentrer, je rentrai.

Je revis Andreas. Il exhalait alors une telle envie de vivre que mouvait une gourmandise affamée, que j’eus envie de sa vie, de lui voler sa vie. Je fréquentai des amis communs pour pouvoir le rencontrer. Il ne me fuyait pas, au contraire.

Mon désarroi, tellement visible dans ces bouillonnements de vie, l'intriguait, l’attirait peut-être comme une partie aux règles inconnues, ou bien comme la règle cachée de la partie qu’il jouait, ou bien encore à cause de la vieille loi d’attraction répulsion qui commande les rapports de la similitude et de la dissimilitude. J’étais son envie de mort qu’il ne connaissait pas encore (aujourd’hui je dirais : qu’il avait oubliée) ; il était cette envie de vie que je n'avais plus.

Il m'invitait parfois et je me laissais emporter par ses projets. Il m'emmenait découvrir des paysages, m’entraînait dans les nouveaux terrains d’aventures qu’il inventait sans cesse et dont les changements ne me déconcertaient pas. Il me parlait de la vie, et j’écoutais derrière la musique de ses paroles la basse continue du désespoir qu’il n’entendait plus. Toutefois, il arrivait que dans l'animation de la parole ou de l’action, un nuage se pandît sur lui, l’envahît, le cachât soudain à mes yeux, sans que j’ose lui demander à quoi il pensait.

Je me faisais parfois l’effet d’un vampire survivant de sa vie. Je me laissais faire par lui, puisque j’étais entièrement disponible. Ce vide lui plaisait, qu’il ne sentait pas. Et ma liberté.

Certains jours, mes jours noirs, je disparaissais, débranchais le téléphone et fermais ma porte. Je ne donnais pas d’explications, il n’y en avait pas. J’attendais d’affleurer à nouveau à la surface et je l’appelais.

Il lui plaisait, je crois, que je fusse aussi totalement libre et aussi totalement absente.

Pendant tout ce temps, il menait sa vie, ses vies, devrais-je dire plutôt. Parfois lorsqu’il venait me trouver, je sentais qu’il avait fait naufrage. Il ne racontait rien, se dissimulant derrière des histoires qui avaient souvent l’air de métaphores, des récits partiels dont le sens était davantage dans le ton que dans le fond. En fait, malgré ses masques, il portait sur lui ses aventures. Les musiques qu’à un moment il aimait, ou le silence, les poèmes qu’il disait ou qu’il taisait, jusqu'à la manière de s’habiller ou d’entrer dans la pièce, tout parlait de sa navigation, des îles enchantées et des tempêtes.

Andreas, je ne sais ce que je fus pour toi alors.

Plus qu’une confidente ou qu’un miroir. Sans doute, une partie de toi-même qu’une autre partie empêchait de rencontrer. Il en allait de même pour moi. Nous frôlâmes parfois dans l’excitation d’une aventure ou l’angoisse d’un crépuscule...cette promenade dans la forêt...les serpents sous les pommiers...le soleil s'évanouissant comme dissout dans l'air...les expéditions sur la route... Je dirais maintenant que nous apprenions à nous rater, je trouvais alors délicieuse cette ambiguïté, le flottement incertain de nos rapports...

Andreas, je me souviens de ce long voyage que nous avions fait pour voir cette ville qui n'appartient ni à la terre ni à la mer ni au ciel. Elle est tout cela à la fois. Ville qu'entoure l'eau et que, de ce fait, le grand angle de l'horizon fait manger par le ciel.  Des canaux entre les maisons quadrillant d’eau la terre ou bien maisons comme des îles, filet jeté sur l’étendue marine. Je retrouvai là, inscrit dans l’espace, humidifiant ma peau, rougissant mon regard, mon vieux désir de la frontière, négation par duplicité, dont l’existence n’appartient pas à l’ordre de la réalité. La lumière était celle de la mer, à l’intérieur du reflux de la vague. De cette lumière naissaient des ponts. Des ponts...vivre sur un pont, entre deux rives, au-dessus de l’eau, presque dans le ciel...nulle part...

Mon émotion était intense. L’atmosphère d'abandon correspondait tellement à mes sentiments que je crus être dans cette forêt même où j'avais rencontré Andreas. Il ressentait cette harmonie et se taisait. Il n’y avait rien à dire et le silence partagé tissait entre nous des liens que nous ne sentions pas. Nous n’étions resté que quelques heures. Au cours des lents kilomètres nocturnes du long voyage de retour, épuisés, nous nous étions arrêtés pour dormir un peu. Une incertaine attente, douloureuse, nous maintenait séparés, chacun sur son siège. Nos mains seulement se prenaient.

Epaule contre épaule, têtes emmêlées, nous nous étions endormis, délicieusement inconfortables.

A l’aube, nos sourires se rencontraient.

J’effleurai  ses lèvres d’un baiser. Je me laissai prendre dans ses bras et soudain, alors qu’il commençait à m’embrasser, je fus déchirée, brûlée d’un éclair brutal, traversée par l’éternelle mystification des baisers reçus, des baisers donnés, du désir, de l’instant fou où nous nous trouverions enfin après toutes ces fuites, des lendemains que nous passerions à courir après cet instant suprême à jamais disparu que nous n’abandonnerions aux rêves qu’après l’avoir détruit...Cet éclair m’arracha d’Andreas. Je sortis de l’automobile. Je respirai l’air froid et partis sur la route. Il me rattrapa, m’arrêta. Je m’arrêtai à cause du désarroi de ses yeux. Il voulut parler. Je l’empêchai : j’avais peur que les mots qu’il dirait, quels qu’ils soient, ne tombent comme des poignards, déchirant ces liens qu’avait tissés notre silence...

En arrivant, nous nous étions séparés.

De temps à autres, des amis me donnaient quelques nouvelles ou je recevais d'énigmatiques cartes postales que je n'essayais pas de déchiffrer : le message était dans leur envoi, non dans le texte. Je me taisais. Incapable d’un geste quelconque.

Vautrée dans mon silence et dans l’ennui.

Andreas reparut. Nos relations reprirent,  un peu gênées d’abord. Il me ressemblait de plus en plus. Il avait découvert l'identité du monde de l’Echiquier et du nôtre. Pour la première fois, il me parla de la vie dans l'Echiquier et de ses espoirs lorsqu’il avait cru en sortir. Il en disait peu de choses. Nous nous taisions ensemble de longues heures, et partions nous promener. Nous étions enfin naufragés ensemble, mais, comme deux naufragés qu’obséderait l’immensité du vide à l’entour d'eux, nous ne pouvions nous abandonner à notre amour. Nous n'en parlions pas, sauf allusivement de temps à autre. Il me semblait comprendre que nous pensions ensemble que l’évasion était impossible.

J’apprenais à Andreas à vivre avec le vide, il m’apprendrait peut-être à aimer dans le vide.

Notre première rencontre dans la forêt me paraissait de plus en plus fatale. Peut-être, le destin nous sauverait-il du jeu ?

Cependant, nous dissemblions, et s’il y avait un destin, il était dans ce mélange de différence et d’identité que, pris ensemble, nous constituions. Il y avait chez Andreas une espèce d’énergie intérieure qui lui interdisait l’immobilité absolue grâce à laquelle j’étais parfois parvenue à nier l’espace et le temps. Andreas ne pouvait cesser de chercher des questions, des issues, des choses à faire. Il essaya de me convaincre de faire sauter le monde de l’Echiquier, de remplir d’explosifs le train qui assurait les communications entre les deux mondes, entre les deux faces du même monde, enfin, entre la même face du monde...nous ne savions plus comment dire. Nous détestions les super-joueurs, les supervoyeurs et si nous avions eu envie de quelque chose, nous leur aurions crevé les yeux, arraché la tête. A quoi bon ? la partie d’échecs produit des spectateurs. Tuer les spectateurs n’atteint ni l’échiquier, ni les joueurs, ni le jeu. Les supervoyeurs étaient inutiles et ne servaient à rien, sans pouvoir sur le jeu. Ils nous répugnaient plus que les joueurs dont le pathétique nous émouvait parfois. Notre haine restait sans objet, puisque son objet réel, l’Echiquier, était dans la tête des gens...J’aurais aimé partir dans ces aventures terroristes qu’évoquait Andreas ; elles étaient tellement vaines qu’elles me semblaient un piège de l’Echiquier, une nouvelle partie que nous jouerions et qui nous duperait...

Andreas cherchait et cherchait encore.

J’avais l’impression que mon inertie lui restait incomprise, l’irritait.

Tu m’avais dit une fois que s’il existait une porte de sortie, un Ailleurs, nous ne pouvions le trouver qu’ensemble. C’était peut-être de nous abandonner à cet amour auquel nous ne laissions pas sa chance, de détruire le monde dans le délire de la folie amoureuse et de disparaitre ensemble. Telle était mon envie à laquelle je ne pouvais pourtant céder. Je ne pouvais, quel que fût mon désir, et la douleur de ma peau appelant tes baisers...

Un jour, Andreas m’annonça qu’il repartait "là-bas". Puisqu’il n’y avait rien à faire, autant aller où l’essence morte du monde s'exprimait le mieux, dans la fermeture conventionnelle de l’Echiquier. Je ne voulais pas qu'il parte, je ne pouvais empêcher notre disparition l’un de l'autre. Il essayait de m’expliquer qu'il allait subvertir les règles à faut de les détruire. Il essayait de m’intéresser à sa tentative dont il faisait une manière de rester avec moi.

J’assistai, impuissante, à notre séparation qu’avait précédée et produite nos ratages.

Un regret me lancinait. Je pris Andreas dans mes bras. Nous nous embrassâmes de tous les baisers que nous ne nous étions pas donnés, de tous les vertiges que nos sens avaient refusés. A cet instant de nous perdre, nous nous trouvâmes. Des heures passèrent, des jours peuttre ou des semaines.

Le soleil se levait et se couchait. Le temps lui restait aussi indifférent qu'au tic-tac d’une horloge. La ville s’étendait autour de nous comme un décor vide. Tous étaient morts. Sauf nous. Nous avions oublié de mourir et raté notre disparition. Au réveil, nous savions que nous ne pourrions que survivre à notre rencontre.

Andreas partit.

Je restais, prise dans la pensée de lui, de nous, de notre impossibilité. Je passais et repassais sans cesse le film de ce qui avait eu lieu entre nous : rien en fin de compte ; tout, aussi. Et ce qui aurait pu être. Et pouvait-il y avoir autre chose ? J’avais la douloureuse évidence que notre commune étrangeté  au monde de l’Echiquier nous séparait tout autant  qu’elle nous rapprochait...Nous étions impossibles l’un à l'autre. Nous l'avions toujours été. Il fallait oublier. Il fallait qu’Andreas n’t jamais existé, reconstruire un monde dans lequel il n'était pas. Si je n’y parvenais pas, je ne pourrais survivre, sans toutefois arriver à mourir...

J'avais envie d'Andreas et de notre amour et il me fallait détruire cela. La seule chose échappée à la mort du monde...Et lui, que faisait-il pendant ce temps ? trouvait-il dans la froideur des délires échiquetés le moyen de survivre à notre passion déchiquetée ?

Je dormais, m'ensevelissant dans son absence dont les flocons submergeaient peu à peu le monde. J'aurais voulu revoir Andreas, je n'avais pas le moyen de l'appeler et aussi, la peur m'emplissait de ce qui arriverait alors. Nous ne pouvions nous détacher l'un de l'autre, ni non plus rien faire ensemble...

Tu sonnas à ma porte, l'échiquier sous le bras, la folie dans les yeux. J'étais contente et l'émotion me rendait fiévreuse. Ta torie m'amusait, m'intéressai; je me demandais si elle était applicable à la vie : jouer juste assez pour qu'il se passe des choses, tout en sachant qu'on ne joue pas et qu'on est joué. C’était peut-être le moyen d'échapper au monde, de s'évader de l'intérieur...

L'attente était intense. Quelque chose allait nous arriver...

Et puis ce ratage raté. Pourtant, nous sommes de véritables spécialistes en matière de ratages. Celui-là nous l'avons raté. Comme un joueur d'échecs (Andreas, je prends tes métaphores, tout ce qui me reste de toi), comme un joueur d'échecs qui, inversant la partie, chercherait à être mat de la manière qu'il aurait choisi et n'y parviendrait pas.

Tu ne réapparaissais que pour dispartre, définitivement peut-être. Je n’avais refait surface que pour plonger, définitivement peut-être...

Que faire ?

Me reprendre ?

Ecrire ces choses pour les conjurer, pour que les mots qui sifflent, grincent, grimacent, pour que les mots s'emparent d'elles et les transforment en néant tuant cette insupportable douleur.

Ecrire ce qui a eu lieu pou me persuader que rien n'a eu lieu et me laisser envahir par le vide complice.

A certains moments de mon existence, j'avais pu lui construire des scénarios. Maintenant, je n'ai plus d'histoire. Le psent est trop fort pour ne pas produire du passé, engendrer des souvenirs intolérables...Andreas...mais ce n'est pas une histoire. Il n'y a d'histoires que dans les histoires.

Je vais écrire, mouvoir la plume jusqu'à ce que le cercle parcouru se referme.

Je commence.

 

J'ai fermé la porte derrière moi, enfermé Andreas dans mon départ. Je ne pouvais supporter le vide qui mettait entre nous sa distance infranchissable.

Comme si l'échiquier qui nous séparait, grandissait aux dimensions d'un monde, à chaque bout duquel chacun de nous se serait perdu.

Irrémédiablement vide de l'autre.

Je ne pouvais regarder plus longtemps la marée du désespoir monter sur son visage. "A la vitesse d'un cheval au galop", dit-on...

Je ne pouvais plus. J'allais me mettre à hurler, je crois bien. Hurler quo? à qui ?

Il valait mieux que je sorte...

Dans la pièce abandonnée, je n'entends rien.

Que fait-il ? que va-t-il faire ? Il ne frappera pas à la porte de ma chambre. Nous nous sommes ratés trop fort, ce soir. Peut- être à jamais ?

Lorsque tout à l’heure, il est arrivé, avec cet air d'énergie surexcitée qui l'anime parfois, j'ai pensé qu'il allait se passer quelque chose. J'ai cru entendre sonner la cloche du Destin. Quelle heure sonnait-elle ? était-ce midi ou minuit ? J'ai pensé, j'ai voulu que ce soit minuit.

(J'imagine la tour échevelée où sonnerait cette cloche. Une tour accrochée aux nuages, renversée en arrière vers la terre... et une cloche bleue, dans la noirceur des murs. Mais QUI la sonnerait? et pour quoi? le vent peut-être...certains vents tout au moins...)

Je ne peux admettre avoir laissé Andreas seul dans cette pièce qui se refroidit peu à peu. J'aurais dû rester, lui parler, prendre sa main, l'embrasser ?...ce n'était plus possible. Plus rien n'était possible. Ces minutes - combien ?, pas beaucoup sans doute - qui écoulèrent l'ennui, comme l'eau montant dans un fossé, nous avaient séparé à un point tel que toute espèce de contact entre nous devenait inconcevable. Je ne pouvais plus rien pour lui. Plus rien pour moi. L'abandonner pour qu'il m'abandonne. M'abandonner. Fuir. M'enfermer dans ma chambre. M'enclore dans la pensée d'Andreas, prisonnier de ma prison, contemplant sans le voir le fatal échiquier.

Je l'entends se lever, allumer une nouvelle cigarette. Il va vers la fenêtre. Je le vois regarder comme il faisait souvent lorsqu'il se sentait mal. Que voit-il ? quels fantômes surgissent de la rivière, sans doute noyée de lune ?

C'est une affreuse pensée : j'ai envie qu'il parte, qu'il me laisse. L'idée de son désespoir, si proche et inaccessible à la fois, m'est insupportable.

J'ai penser tellement fort qu'il l'a senti. Pauvre Andreas ! mon pauvre amour, je voudrais tant pouvoir faire quelque chose. Il traverse la pièce, ouvre la porte extérieure, la referme sans bruit avec ce calme méticuleux qu'ont parfois les fous. Il est dehors...Je n'entends plus ses pas dans la rue...

Il est parti...

Epilogue

Andréas perdu, fuyant sa perte, s'était fui, poursuivi au long des rues obscures. Ses errances précipitées avaient, au cours de cette longue nuit, tracé un labyrinthe au centre duquel il avait "trouvé la mort", comme le dit si puissamment le langage courant. Alors que, distrait, il traversait une rue, une automobile non immatriculée le renversa.

Il mourut aussitôt à cet endroit qui, de ce fait, était devenu le lieu central de son labyrinthe, le but inaccessible, fortuit, et somme toute dérisoire, qu'il avait enfin atteint.

Calypso enviait Andreas, regrettant que l'aléatoire porte ne se fût pas ouverte aussi pour elle. Elle ne pouvait la forcer. Calypso, déjà dehors, ne pouvait sortir.

Elle n'était plus ni d'ici, ni d'ailleurs, ayant déjà rejoint l'immensité glacée de ces espaces vides qui s'étendent au-delà du désespoir et de l'illusion...un peu comme si Calypso eût joué au croquet sur les cases de l'Echiquier...ou bien comme si, les séparant les unes des autres, elle en eût fait des dominos qu'elle aurait placés côte à côte, blanc contre blanc, noir contre noir...

Mais sa raison se battait encore, dernier lien qui l'attachât au monde. D'obscurs réflexes cherchaient à rattacher la partie de croquet aux règles de l 'Echiquier, voulaient qu'il y ait eu un aller pour trouver un retour...A ces moments où sa raison se livrait à ce méticuleux travail de folie, Calypso avait la sensation qu'une vérité avait été tapie derrière sa rencontre avec Andreas, licorne cachée dans les buissons de la forêt fatale, licorne dont ses bras passés autour du col auraient fait une servante, maîtresse des portes, s'ouvrant d'elles-mêmes à son approche, devant les pas de Calypso qui, dès lors, auraient cessé d'errer...

La licorne était insaisissable. L'idée de cette vérité était hallucinatoire. Elle se distordait, reflets fuyants sur une eau frémissante, s'abolissant dans la multiplicité de leur forme et de leurs involutions...une discontinuité soudaine fracturait l'esprit de Calypso ; ses pensées, brutalement diffractées, se perdaient, ne laissant que l'idée d'un rayon lumineux qui avait failli éclairer quelque chose...

En percevant la mort du monde, Calypso l'avait tué.

Ses sens étaient déconnectés. Sa peau ne percevait plus les caresses, ni sa bouche les baisers, à l'instar d'un robot privé d'électricité après avoir détruit la génératrice. Le court-circuit général avait grillé les délicates transmissions nerveuses. Sa tête que n'irradiaient plus les sensations s'évaporait, nuageuse, sans pouvoir échapper aux instincts vitaux qui avaient survécu au monde. Longtemps ils la torturèrent, la ramenant dans l'Echiquier pour qu'elle y trouvât les sourds enchainements qui l'en avaient détachée. L'énigme était épuisante, véritable trou noir qui engloutissait les dernières charges énergétiques.

Echecs et croquet. Echecs et croquet. Echecs et croquet. Entre les deux, rupture, coupure privée de sens, ligne de faille dont les profondeurs attirent et aspirent tout pont lancé au dessus d'elles, toute tentative de pont, toute pensée d'en concevoir...

Des jours durant, Calypso déroulait les fils de ce qui avait été. Jamais elle n'en trouvait d'assez long pour joindre l'une et l'autre rive de cet abîme qu'était le bord de l'Echiquier. Personne ne s'occupait d'elle. Ou bien l'on prenait soin d'elle. C'était indifférent. Des amis affectionnés cherchaient à l'aider à reprendre pied. Elle se laissait faire, absente et désintéressée de ce pantin qui était elle. Elle s'abandonnait, poursuivant avec une obstination secrète la tâche, sans cesse reprise, de retrouver sur la frontière un nécessaire destin. Calypso se surprenait parfois, avec un détachement sans ironie, dans des situations dont l'idée seule l'aurait jadis mise en fuite. Elle ne fuyait pas.

QUI aurait fui ? et pour protéger QUI ? Seule, la perception d'une menace contre son vain travail souterrain pouvait encore la mettre en mouvement.

Sans même y réfléchir, Calypso avait refusé toute solution réelle, inconcevable puisqu'elle se fût inscrite dans l'espace disparu de l'Echiquier.

Elle aurait pu feindre d'être sourde et muette afin d'abolir toute communication avec un monde désormais irréductiblement étranger...se laisser mourir de faim...Aller dans le grand Nord pour être saisie par les glaces...Non...elle ne pouvait ainsi échapper à un problème qui n'existait plus.

Longtemps Calypso s'obstina. Elle devait comprendre comment sa présence insatisfaite était devenue une absence aussi radicale. Et un jour, elle vit qu'elle le savait, qu'il n'y avait pas eu de passage, ni de frontière, plutôt une espèce de réaction chimique, irréversible, dont l'élément de base ne pouvait avoir conscience puisque le changement d'état avait modifié sa nature. Depuis quand ? depuis où ? on ne pouvait le dire, ni même penser cette question. Peut-être cela était-il arrivé avant qu'elle ne trouvât Andreas ?

Alors les réflexes qui avaient tenté, selon leur fonction, de la faire remonter à la surface, abandonnèrent. Elle resterait au fond. Son navire s'était jadis défendu contre les tempêtes, la ligne de flottaison résistant aux vagues, les pompes sans trêve épuisant les voies d'eau. A présent, la ligne flottait loin, très loin au dessus de l'épave. Très haut. Irréelle. Imaginaire.

Calypso, résolument, sans colère ni intérêt, entreprenait d'explorer ce monde de l'indifférence où la réalité n'avait plus cours, pas plus que la lumière n'éclaire les fonds sous-marins.

Naufragée, elle faisait l'inventaire de son domaine.

Rien ne la retenait plus en elle-même puisqu'elle avait abandonné sa quête. Elle s'extériorisa.

On la vit animée d'une trompeuse apparence d'activité. C'est qu'il lui fallait aménager le territoire désert où elle était à présent installée, construire une maison, arranger des jardins, faire tomber des cascades, organiser des paysages, écrire les livres qu'elle lirait l'hiver...

Il y avait tant de choses à faire. Elle seule connaissait le secret de son dynamisme : rendre le vide confortable pour supporter l'éternel hiver.

Au vide des scénarios qui l'avait longtemps tourmentée, Calypso opposait le scénario du vide, le mettait en scène, en faisait l'acteur d'apparentes stratégies. Puisque le monde était privé de réalité, ses signes étaient disponibles pour toutes les manipulations, puzzle indéterminé. Avec une froide allégresse, elle maniait ces signes de réalité.

Les pièces de l'Echiquier étaient devenues les indifférents supports de son imagination, comme un enfant qui joue avec des figurines.

Les fous blancs sont épris de la reine rouge.

Pour les distinguer, elle a noué autour de leur cou un brin de laine de couleur dissemblable.

Opposés l'un à l'autre par cet amour, chacun est l'ami de l'un des fous rouges qui transmet ses messages à la reine. Les cavaliers caracolent, portant les ordres du roi : les tours se mettent en mouvement et cernent la reine rouge pour l'emprisonner. La reine blanche, sa suivante, l'a trahie. Des messagers secrets empruntent d'invisibles souterrains et surgissent soudain au milieu de l'Echiquier. Un groupe de pions s'avance pour libérer la reine. Le fou à l'écharpe noire a rejoint la reine. Quittant là prison, ils vont enfouir leurs baisers sous le tapis.

Pendant ce temps, le roi rouge donne l'assaut.

Le canon tonne : une bille lancée à toute volée renverse les pièces. L'armée des petits chevaux, verts, rouges, jaunes, bleus, traverse l'échiquier au rythme des coups de dés. Les cartes, tirées au hasard, choisissent la figure dont le mat sera l'enjeu de la partie : roi ? dame ? valet ? pion N°7 ? pion N°3 ?

Les signes du jeu s'agitent.

Il n'y a plus de jeu.

Le jeu est brouillé.

Calypso brouille l'Echiquier.

L'Echiquier s'en moque.

Calypso aussi.

 

FIN