scriptis

Le cauchemar chinois d'un objet décoratif

 
Vers 2005, des choses s'étaient mises en place. A présent, il fallait aller dans les montagnes du sud ouest avec Mr Lin.

A Shanghai, dans le premier cercle des affaires, les accords internationaux se discutent entre gens issus des mêmes universités américaines. Moi, j'avais Mr Lin. Et j'allais savoir s'il est vrai que chaque centaine de kilomètres vers l'ouest vous recule d'un an dans le temps.

Mr Lin est mon inévitable intermédiaire : il noue les contacts, prépare le terrain, négocie en mon nom, nous accueille à l'aéroport, organise les transports et les hébergements, nous promène, dit au chauffeur de taxi où il faut aller, discute le prix, commande les repas et nous explique à sa façon les réalités chinoises. Il est talentueux, a fait "des études" d'informatique en France et parle (habituellement) un très bon français.

Tous les voyageurs l'ont noté depuis toujours, sans un tel homme, rien ne serait possible mais, avec un tel homme, tout est impossible. A cette malédiction classique, la Chine actuelle ajoute son propre sortilège : une infrastructure moderne vous entoure des signes et repères dont vous avez l'habitude. Ils sont là où ils doivent être. Vous ne vous méfiez pas, vous devriez : inclus dans un autre référentiel, ils ne fonctionnent pas, ou plutôt ils fonctionnent autrement et vous ne saurez jamais comment.

***

Lorsque, il y a quelques années, j'eus l'idée de chercher des coopérations en Chine, mon Université ne s'intéressait qu'à l'Amérique Latine. J'aurais dû avoir la patience d'attendre qu'il aperçoivent ce milliard de Chinois qui couraient en tous sens et qu'ils se demandent enfin si le Nicaragua ou l'Equateur faisaient le poids. Mais, pendant ce temps, toutes les autres universités françaises nouaient, à qui mieux mieux et à qui pis pis, des coopérations qui, toutes factices qu'elles fussent, verrouillaient les unes après les autres les meilleures universités chinoises, puis les bonnes, les médiocres, et même les autres. Les Chinois préfèrent les universités américaines, ou anglaises ou, à défaut, australiennes mais tous les étudiants, jusqu'au fond du trou le plus profond de la province la plus arriérée, savent que la France (de Gaulle, tour Eiffel, "Victorugo", Chirac — dans cet ordre) offre des études quasi gratuites, encore bonifiées par la CMU et l'APL.

Moi, l'absence de soutien de mon université me condamnait à l'amateurisme et aux méthodes artisanales. Une délégation de la ville de Suzhou étant venue par hasard, je rencontrai le chef du bureau des "affaires d'outremer" du gouvernement municipal. J'eus la naïveté de penser que la cible se mettait toute seule en position.  Belle cible : Suzhou, à une centaine de kilomètres de Shanghai, ses entreprises de hi tech et son ouverture aux investissements internationaux, son grand et beau lac, ses canaux "Venise like", ses jardins, ses universités. J'apprendrai trop tard que Suzhou est également connu pour une variante particulièrement expansive de l'opéra chinois.

A l'automne, nous reçûmes un courrier mal rédigé qui semblait nous inviter à "discuter coopération" avec Suzhou. Après quelques échanges, il apparut qu'un émissaire était présentement en France. Nous prîmes rendez-vous, j'invitai mon responsable des relations internationales, je réservai une table dans un grand restaurant pour le dîner et, au jour et à l'heure dits, dûment cravaté, j'allai accueillir mes premiers chinois.

Au lieu des personnages officiels que j'attendais, je vis sortir des jeunes gens débraillés, un maigre (Mr Lin) et un gros, à l'allure d'étudiants malades. Au terme d'explications longues et confuses, il apparut que, si Mr Lin était bien natif de Suzhou, il ne représentait personne. Il appartenait à la grande famille des intermédiaires qui se font mandater par des entités françaises pour leur trouver des partenaires chinois, grâce à quoi des entités chinoises les mandatent pour trouver des partenaires français (et réciproquement). Version moderne de l'entremetteur de mariages : muni d'un portefeuille de filles et garçons nubiles, il tente d'apparier les horoscopes compatibles et reçoit des commissions quand un contrat se signe.

Deviendrai-je un objet de proxénétisme international ? je pouvais encore sauver ma vertu et arrêter tout. Mais il était tard, le restaurant attendait, ils avaient fait un long voyage, je n'avais rien d'autre sous la main et, d'abord, pourquoi pas ? Ils n'étaient pas mes premiers intermédiaires et les autres n'avaient jamais rien fait de fâcheux, ni rien fait du tout d'ailleurs. Ce n'est pas parce qu'on vous met en vente que quelqu'un vous achète ! On a tenté sa chance, rien gagné, mais rien perdu.

C'est ainsi que  Mr Lin devint mon agent, et moi sa chose. Je signai et tamponnai une lettre de commission qui lui permettrait d'aller, au nom d'une université française, visiter des universités chinoises pour leur proposer mon programme. Nous fixâmes les conditions et la commission que recevrait Mr Lin.

Mr Lin est toujours resté un mystère. On ne sait rien de lui, sauf qu'il est natif de Suzhou et qu'il a fait "des études" en France. Que font ses parents ? qu'a-t-il fait, que fait-il en Chine ? à quoi lui servent ses compétences informatiques ? est-il marié ? Je ne sais même pas où il habite ni de quoi il vit (en tous cas, pas de nous, du moins pas directement). Il présente, hélas, des dispositions relationnelles supérieures à la moyenne qui le poussent (ou qui l'aident) à multiplier les affaires dans l'espoir que, à la fin, l'un dans l'autre, ça lui rapportera. Est-ce le cas ? j'ignore tout des commissions et rémunérations que la respectabilité que je lui confère lui permet d'arracher aux universités chinoises (elles aussi, à la recherche de partenaires internationaux). Suis-je son unique sponsor français ? j'ai tendance à le croire.

Mr Lin est un amateur. Et moi aussi. Telle est la base branlante de notre coopération. Je me sers de lui pour prendre pied afin de progresser ensuite. Il se sert de moi pour affirmer sa qualité d'intermédiaire. Je constitue sa carte de visite, sa raison sociale, son logo. Je suis l'affiche de sa stature internationale qui lui permet de faire de nouvelles connaissances, nouer de nouvelles relations et proposer ses services.

Je suis voué à l'intensif pour mettre en place mon programme. Lui, il est voué à l'extensif, à chercher de nouveaux clients.  Je suis un instrument qui a cru écrire sa partition. Je n'entends même pas la musique que Mr Lin tire de moi : il manifeste un tel acharnement à se faire de nouveaux amis, de tous statuts et de tous genres, il a une propension si pathétiquement dostoïevskienne à la relation humaine que je me suis demandé plus d'une fois s'il voulait gagner de l'argent, ou remplir son carnet d'adresses, ou simplement s'agiter.

Lors du premier voyage, les circonstances nous furent propices. Mr Lin prit appui sur ce résultat pour viser la province du Yunnan dont le "printemps éternel", les montagnes et les bigarrées minorités nationales lui plaisent plus que la plaine pékinoise. Les relations étaient nouées avec une université (pourquoi pas celle-ci ? se disait-on d'abord ; pourquoi celle-ci ? pensait-on ensuite) mais il restait beaucoup à faire. Notre venue était nécessaire à Mr Lin. Nous étions le filet qui se remplirait et dont il trierait les prises ensuite, rejetant les unes, mangeant les autres, fumant celles-ci et salant celles-là. Explique-t-on quelque chose au filet ? Pour nous, bien sûr, c'était l'inverse : nous pensions être le pêcheur et Mr Lin la ligne.

***

Le voilà, sans cravate ni veste pour un dîner officiel. Mais il mettra une cravate et son plus beau costume pour aller à la "longue muraille" ou pour crapahuter dans la montagne. Je renonce à comprendre les codes vestimentaires : tous ces directeurs que mes yeux voient déguisés en chefs de coopérative agricole ou en chauffeurs de locomotive sont nécessairement habillés en Directeurs.

Sans Mr Lin, mon inévitable intermédiaire, je n'aurais pas abordé ce pays si étrange, si autre, que les malheureux qui, après des années d'études terribles, ont appris le chinois sont encore plus loin de le comprendre car parler chinois n'est pas penser chinois. Mais les intermédiaires, étant du pays, sont aussi incompréhensibles que lui.  

Mr Lin nous a trimbalé de repas officiels en repas officiels, de réunions protocolaires en réunions protocolaires, nous donnant de brèves consignes ("vous, attendre", "vous, venir", "vous, partir", "vous, parler maintenant", "vous, dire merci"), sans jamais rien expliquer. Nous devinâmes que l'université avec laquelle nous étions en contact n'était pas la bonne (quoiqu'elle voulût jouer à l'international) et que, avec la bonne, nous n'avions et n'aurions pas de négociation.

Je ne le supportais plus, ce garçon qui a fait un scandale parce que nous avions changé de l'argent à l'aéroport plutôt que d'errer pendant des jours sans un sou (pas de distributeurs, pas de banques, pas le temps d'en chercher et personne pour s'en occuper) : trop cher. Il veut que nous fassions des économies, même sur notre propre argent ("ça, trop cher, vous, pas acheter"), se dispute à grands cris avec les commerçants pour obtenir un rabais et veut nous obliger à partir lorsqu'il ne l'a pas. Il nous apprend la Chine : il ne sait pas (ou veut ignorer) que les Mongols ou les Mandchous étaient des envahisseurs. Qui gouverne la Chine est chinois, voilà la vérité.

Mr Yin n'a pas besoin de moi, il a besoin de me montrer et de se montrer avec moi. Dès qu'on m'a bien vu, il me pose quelque part et se met à bavarder avec animation et bourrades dans les côtes avec tout un chacun, du chauffeur au président, car toute relation est bonne à prendre et servira un jour. De quoi parle-t-il ? mystère. Mais il parle, on lui répond, ils se bourradent, se congratulent, se disputent. C'est ainsi, à grands coups, à chauds frottements, que le contact s'établit. Et moi, inutile, oisif et hors du coup, je finis par demander ce qu'il se passe. La première question ne sert à rien. Je l'émets juste pour indiquer que je prétends exister. Je répète. La deuxième fois ne sert encore à rien car Mr Lin n'est pas branché, pense à autre chose, a perdu son français. La troisième fois, il fait semblant de m'entendre et me répond n'importe quoi : "c'est à propos d'un problème" et il replonge dans la discussion. Je rentre en moi-même et ne tente plus rien : trop fatiguant et vain d'essayer d'échapper à mon statut d'objet décoratif. Je fais mon apprentissage taoïste et mon moi se dissout.

Réunion officielle avec les autorités de la province. C'est en face de l'hôtel, je me prépare à traverser la rue. Faute ! je vais déprécier la marchandise ! "Vous, personne importante : attendre qu'ils envoient chercher". Quelqu'un arrive en effet, une grouillotte habillée en nain de Walt Disney, avec des bottes bleues et un bonnet bleu. Elle ne dit pas bonjour ni bienvenue, traverse la rue sans regarder si je la suis ou si je me fais écraser. Voilà, j'ai été "escorté". J'apprends l'impermanence. A table, on me force à m'asseoir à la place d'honneur et on me sert en dernier. J'apprends que je suis une illusion.

 Après avoir une matinée entre le Gouvernement de la Province (dont le rôle dans la direction des universités ne s'éclaircira jamais) et cette université (dont la contribution à mon programme ne s'éclaircira jamais), repas officiel avec tous les précédents. Nul ne nous parle, ils sont trop occupés à faire brutalement "kampei" avec ce qui leur tombe sous la main, lait de soja, jus d'orange, thé et gnôle. Où sont les joutes poétiques du "Pavillon rouge" qui condamnaient à vider sa tasse celui ou celle qui n'avait pas réussi son poème dans le temps prescrit, sur le thème prescrit, avec la longueur prescrite et dans la métrique prescrite avec les rimes prescrites ? Nous rêvons d'échapper un moment à Mr Lin et d'aller visiter la ville. Et voilà qu'on nous propose de "visiter deuxième" : deuxième campus de la même université ? ou deuxième université ?

Par devoir, nous acceptons et, après avoir longé les tombes de "révolutionnaires très célèbres" dont nous ignorons tout (et eux aussi semble-t-il), nous voilà devant des protagonistes inconnus qui entrent dans une vive discussion avec Mr Lin dont il ne nous traduit pas un mot. Je patiente sagement trente minutes, montre en mains. Puis, je me lève et, avec regrets, je donne l'image de cette brutalité occidentale que les chinois condamnent : "je ne comprends rien, on ne me dit rien, je perds mon temps, je m'en vais". Réprobation générale. Je vais. On nous donne quand même un chauffeur et, comme il faut bien faire quelque chose, nous partons à la recherche de plants d'orchidée.

Le chauffeur ne parle pas anglais. Le marché "où on trouve tout" n'a pas d'orchidées, ni rien d'ailleurs. Le chauffeur téléphone un peu partout, on lui indique l'adresse d'un marché aux fleurs : toutes les fleurs, naturelles, en papier, en soie, en plastique, en carton, mais pas d'orchidées, jusqu'à ce qu'un vieux sans dent et sans étalage, exhibe un débris de livre de botanique en anglais et en latin où nous trouvons des photos d'orchidées. Miracle ! sa besace contient les plants correspondants, enveloppés dans de la mousse (ils ne survivront pas au voyage de retour). Nous revenons juste à temps pour "dîner officiel" que préside un monstre enrhumé. Cette fois, il m'honore cérémonieusement : sans se contenter de faire kampei avec moi, avec ses baguettes microbeuses, il remplit mon bol à chaque plat qui passe; heureusement, il ne se soucie pas que je mange ou non, il a donné, la procédure est exécutée. Et, en rentrant à l'hôtel, harassés d'ennui (et, pour moi, de fièvre car le rhume de "toujours printemps" m'a atteint), Mr Lin exige un entretien urgent : pendant la discussion  "dont vous êtes partis impoliment", il a été question de notre projet (tout le monde le jugeait impraticable et voilà que tout à coup il intéresse cette université, enfin, cette fraction-ci de l'université, quoiqu'ils n'aient rien à faire avec)… et, d'autre part, Mr Xu a déploré notre absence. Il voulait nous offrir du thé et "un petit goûter" qu'il avait préparé. Nous avons raté Mr Xu, la seule personne que nous voulions voir, car il est de la "bonne" université, celle qui ressemble à une université. Nul ne nous a prévenus de ce rendez-vous, il fallait être patient !

***

A Pékin, il faisait froid. Les douves de la cité interdite était gelées, mais tout allait bien, le chauffage marchait partout. A Kunming, "toujours printemps", donc pas de chauffage, toutes portes et fenêtres ouvertes, y compris le matin, quand il fait entre 0° et 5° et le soir quand il fait entre 5° et 0°.  Le secret : les maillots et les sous-pulls. Mais à nous, on nous a dit "pas la peine d'habiller, toujours printemps".

Weekend à deux mille mètres ("merveille du monde", "vous aimer". A côté, il y a "ShangriLa", "le vrai", "très beau", "vous aimer", "nous aller prochaine fois") : tout était congelé. Pas de fenêtres  : des volets qu'on ferme le soir et qu'on ouvre le jour, de sorte que, quand on est dedans, on est encore dehors. A huit heures du matin, nous déjeunons en plein vent, les nouilles frémissent de froid dans leur soupe.

Un plateau sans fin à deux mille mètres et, en travers, une chaîne de montagnes, qui s'élève d'un coup à six mille mètres, sans le moindre piémont. Pics et crêtes sur cinq cents kilomètres. Bizarre, cette chaîne de montagnes toute seule. On pense à un nouveau riche qui aurait posé un rocher dans son jardin sans se soucier de le mettre en scène.

Et une route à péage très chère. C'est pour ça qu'on l'a prise à huit heures : le cousin de quelqu'un est à la barrière et nous laisse passer sans payer. Et un téléphérique encore plus cher qui nous transporterait de la température de 0° du plateau au -20° du sommet : "toujours printemps" ! Nous l'avons boudé (pour une fois, unanimes).

Et une espèce de Disneyworld des montagnes, désert, avec un centre commercial en fausses grottes, un auditorium géant de style punk postsoviétique et un chalet suisse.

Et Li Jiang "si typique", où eux, chinois Han, prouvent, en alignant les jolies maisons en bois et les boutiques, le bonheur et la prospérité de leurs minorités. Sont-elles heureuses ? je ne sais pas mais prospères, oui, les NaXi de Li Jiang le sont, du moins ceux qui possèdent des magasins.

Il y avait une mystérieuse "madame la directrice". En arrivant à l'aéroport, au petit matin glacé, au lieu de sauter dans un taxi chaud, Mr Lin téléphone longtemps, très longtemps, pendant que nous claquons des dents. Après, et non avant, nous montons dans une auto qui attend là depuis le début (et qui serait chaude, si, "printemps" oblige, le chauffeur ne tenait pas la fenêtre ouverte). "Madame la directrice" a prêté son auto et son chauffeur. Nous nous promenons ou faisons semblant et, à onze heures trente, nous attendons à la sortie de l'école maternelle dont "madame" est directrice : une femme prétendant à l'élégance, vêtue d'un manteau façon sapin de noël couvert de givre, avec des bas tirebouchonnés. D'où sort-elle? comment Mr Lin la connaît-elle? qui est-elle ?

Elle nous conduit ("c'est à côté") à travers la si charmante ville de maisons en bois. Nous passons devant des hôtels qui nous plairaient beaucoup, des hôtels qui nous plairaient, des hôtels dont nous nous accommoderions et, bien plus loin, les roues des valises cognant sur les pavés, nous arrivons au bout d'une minuscule ruelle où brasent des braseros sur lesquels de vieux poissons cuisent depuis des siècles. Les chambres ressemblent à des niches à chien en bois sculpté dont les ouvertures ne donnent pas sur l'extérieur mais sur la cour où trône le robinet, le centre de la vie de la famille tenancière.

Valises posées dans ces chambres si abandonnées que, pour la première et unique fois, nul ne nous demande nos passeports pour remplir le registre de police qui donc n'existe pas dans cet hôtel (qui donc n'en est peut-être pas un), nous allons manger avec "madame la directrice", enfin, sans elle puisqu'elle a déjà mangé (quand ?), on la comprend car cette "fondue chinoise", c'est de la soupe pour chien : de l'eau avec quelques légumes pas cuits et beaucoup d'os qu'on trempe dans le bouillon.

L'après-midi, nous allons visiter un temple. "Madame" le connaît déjà, elle reste dehors où Mr Lin la rejoint vite, ce qui nous permet enfin de souffler. Revenus dans nos chambres, nous constatons que, bien sûr, elles ne sont pas chauffées. Toutefois, sur le lit, une vieille couverture électrique. Nous aurons le choix entre le gel et l'électrocution.

Nous fuyons Mr Lin pour nous promener sans souci. Traversons les rues à magasins : des dizaines de magasins de thé rouge de toutes sortes (Po'Er, le fameux thé fermenté du YunNan), des dizaines de magasins de peaux de bêtes, chiens de prairie, chats de prairie, tigres, loups, étalés en piles pour un prix dérisoire ; des dizaines de magasins de papiers de chiffon si beaux et épais qu'on n'imagine pas ce qui vaudrait la peine d'être écrit dessus ; des dizaines de magasins de foulards, châles et fanfreluches ; des dizaines de magasins de fausses antiquités, de lunettes de soleil, de nourriture ; des maisons qui ressemblent à des magasins et l'inverse. Nous passons enfin la porte de la ville ancienne officielle et entrons dans la vraie : pareilles maisons en bois mais déglinguées, point de magasins, point de touristes chinois, point de lumière glauque de lampadaires d'ambiance. On respire. Nous nous perdons un peu et revenons joyeux.

Notre bonne humeur dure jusqu’au restaurant. Mr Lin a invité le chauffeur pour le remercier (et approfondir les relations en vue de son prochain passage). Au bord de la rivière, s'étalent maints et maints restaurants d'allure agréable, malgré les trop jeunes et trop vieilles danseuses et chanteuses "minoritaires" qui s'agitent devant pour attirer le chaland. Après avoir cherché longtemps, Mr Lin nous fait entrer dans le plus misérable où, même à l'étage, la nappe est sale, la nourriture lamentable et les courants d'air aussi violents qu'incorrigibles, les volets étant cassés. A ces signes, je crois reconnaître l'une de ces "assertions obliques" dont parlent les manuels, visant à signifier que les restaurants coûtent cher : le lendemain, je propose à Mr Lin de lui rembourser une partie des frais de taxis et restaurants qu'il engage pour nous, conformément à notre contrat. Il dit que c'est sa participation. Je réponds que je veux participer à sa participation. Nous nous mettons d'accord sur une somme. Ai-je raison ? non, de toutes façons, j'ai tort, j'aurai toujours tort et, s'il se trouve, je lui ai perdu sa face.

Après ce triste dîner, nous retrouvons nos chambres glacées. A notre immense surprise, blottis sous trois couettes, nous dormons bien et il n'y a pas de bruit. Même les fillettes de la maison oublient de glapir en se lavant à la pompe de la cour au petit matin. Et nous nous enfuyons derechef pour déjeuner tout seuls, au bord de la rivière, un déjeuner de touriste américain, toasts, bacon et œufs frits, avec du café. Mr Lin finit par nous trouver "ah, vous êtes là", dit-il réprobateur. "C'est trop cher".

Et ce dimanche matin, nous visitons. Et nous apprenons soudain que, contrairement à ce que nous avons cru (espéré ?) le chauffeur ne viendra pas, que, non, le lac est "trop loin", que "non, il n'y a pas de bus pour y aller" et  "taxi trop cher", le lac est fermé et, d'ailleurs, il n'y a pas de lac. Nous passerons l'après-midi au bord de la rivière à "bavarder comme tout le monde". Mr Lin commence à nous entreprendre sur les erreurs de l'université française, pensant peut-être tenir un bon sujet de débat mais nous l'abandonnons.

Heureusement, le soir, le chauffeur, en contrepartie du dîner de la veille, nous invite ou plutôt nous fait inviter par sa petite amie qui est copine avec un restaurant. Et quel restaurant ! Ancien moulin. Structure en bois. Brasero sous la table pour chauffer nos pieds gelés. Un air de rêve. La rivière qui chante. Des cadeaux. De la gnôle forte à tuer un yack. De l'alcool parfumé, raide à ressusciter le yack précédent. Du piment au poisson et autres merveilles. Et, alors que Mr Lin a fixé le départ à vingt heures, nous ne montons qu'une heure plus tard dans la belle auto de la belle "madame", avec le chauffeur et sa chérie. Pourquoi ce retard ? parce que, dit alors Mr Lin, nous avons perdu (où ?) notre place dans l'avion et qu'il faut prendre le suivant… lequel décolle avec trente minutes d'avance.

***

A notre retour à Pékin, nous prétendons dormir près de l'aéroport, dans un hôtel qui nous a satisfait la fois d'avant. Ainsi, nous serons à côté de l'avion du lendemain matin. Pas si simple : l'université partenaire ayant un accord avec l'hôtel, nous ne pouvons pas aller tout simplement à la réception demander des chambres. Mr Lin a dit : "demander université prévenir pour avoir réduction". En arrivant, après s'être agité à la réception (ou fait semblant), il conclut "université pas téléphoné, hôtel trop cher, petit hôtel ailleurs, taxi attendre". Nous savons que son petit hôtel se trouve à l'autre bout de Pékin, nous pressentons qu'il n'y aura pas d'eau chaude et que les couloirs hurleront toute la nuit. Nous n'en voulons pas. Mr Lin savait bien que l'université n'avait pas téléphoné mais au lieu de le dire, il nous met devant l'impossibilité. Impossibilité ? Il ne connaît pas la force du désespoir : nous lui imposons le "Capital Airport Hotel" en lui payant la moitié du prix de sa chambre (oui, je l'avoue, je commence, moi aussi, à marchander).

Mais, comme il a déjà dit au taxi de nous attendre pour aller à "petit hôtel", il ne peut pas se résoudre à le décommander et lui demande, sans nous en aviser, de patienter. Insouciants, nous allons changer de cravate et, une demi-heure après, alors que nous nous préparons à chercher un taxi pour partir à l'ambassade, Mr Lin nous dit "lui, nous attendre". "Lui", un chauffeur sinistre qui a refusé de mettre nos valises dans son coffre, dents en avant, œil de travers, conduite fluctuante. Et, peu après, entre le quatrième et le troisième Ring, Mr Lin se met à crier, un vrai opéra de Suzhou, de l'aigu au suraigu, du grave au miaulement, un orchestre à lui tout seul. Le chauffeur répond à peine en grommelant d'un air sournois. Cela dure, dure. Et le chauffeur prend son téléphone. Mr Lin daigne enfin nous dire "lui, appeler police". Pourquoi ? nous devinons que le chauffeur réclame un dédommagement pour avoir attendu et que l'économe Mr Lin refuse de lui donner un sou.

Et quoi ? nous nous arrêtons au bord d'un trottoir, à un endroit où stationnent déjà un bus et une auto qu'il a heurtée, et quelques autres cas. Quand passe une voiture de police, tout le monde agite les bras, siffle, l'auto s'arrête, le flic sort (grand, armé, impavide et inamical) et, au milieu de la foule qui s'est amassée (et crie des encouragements ou des injures on ne sait à qui) examine chaque cas brièvement, écoute chaque plaignant et prononce ses arrêts. Quand c'est notre tour, il ne nous regarde pas, nous les étrangers au grand nez, mais nous voit et, après avoir écouté l'un et l'autre antagonistes, grommelle un mot et Mr Lin donne cent yuans au chauffeur (dix auraient suffi s'il avait commencé par là) et, toujours criant, Mr Lin nous met dans un autre taxi auquel il entreprend d'expliquer le scandale.

Et il en a toujours été ainsi. Je ne suis ni surpris ni choqué car j'ai lu tout ce qu'il fallait lire. "A Rome, fais comme les Romains". Mais le normal des autres fatigue ! On perd du temps et on ne sait jamais si on avance ou si on recule. Pour ceux dont les actionnaires ou les commanditaires attendent des retours, c'est désespérant. Pour les autres, ça fait partie du "procès d'action" qui importe plus que les résultats.

Avec l'énervement, me viennent des pensées inappropriées. Que construire huit mille kilomètres d'autoroute par an ne dispense pas de dire bonjour et parler anglais. Que les "traités inégaux" sont instrumentés pour nous mettre en dette et que, nous d'aujourd'hui, n'avons pas à payer pour les brutalités militaires et l'empoisonnement de masse que nos "ancêtres" ont perpétrés. Que l'inventeur de l'eau tiède est un petit joueur : il faut avoir tout inventé, l'eau froide et le reste, le soleil, l'air, le légume, tout. Que ce n'est même pas de l'outrecuidance mais un corollaire : puisque le reste du monde n'existe pas et n'a jamais existé (à part la regrettable parenthèse des "traités inégaux"), qui d'autre pourrait avoir inventé tout ça ?

Je m'énervais d'autant plus que, en rentrant, j'aurais des comptes à rendre. J'enviais mon collègue des relations internationales. En m'accompagnant, il a vu un pays qu'il ne connaissait pas encore et les soucis ont glissé sur lui. Habitué aux rencontres dont le seul objectif est d'avoir eu lieu, il a traversé nos péripéties chinoises avec ce refrain (bête mais efficace) "l'Ouzbékistan, il y a vingt ans, c'était pareil". Il a tort bien sûr  (8000 kms d'autoroute par an etc.) mais il a raison, ce mantra le protège des disruptions.

***

Je suppose que, rentré chez lui, Mr Lin s'est exclamé dans son langage : ils sont insupportables ! j'ai tout fait pour eux et ils n'ont cessé de crier, d'avoir froid, d'avoir faim, de vouloir autre chose ! Toujours, ils voulaient mettre leur grand nez partout ! Ils sont nuls en tactique : il leur fallait se tenir tranquilles jusqu'à ce que j'arrive à faire une ouverture et, à ce moment, bondir. Pendant que j'enveloppais mon interlocuteur pour l'obliger à entamer la discussion, ils me perturbaient et me harcelaient : "qu'est ce qu'il dit ? qu'est ce que vous lui dites ? et pourquoi ? et comment ? et c'est pas ça !". J'en perdais la tête. Impatients et impolis, ils n'étaient jamais là au bon moment. Et, en plus, ils gaspillaient l'argent. Moi, ce que j'ai dépensé, je ne le récupérerai que si leur programme marche. Et il est si mal foutu ! pourquoi ne m'ont-ils pas laissé faire ? Décidément, les occidentaux sont incompréhensibles, quoique je connaisse l'outremer et que j'aie lu tout ce qu'il fallait. Avec les Romains, fais comme les Romains (ou proverbe équivalent). J'ai fait comme les Romains ! Tout le monde a fait le maximum pour les accueillir, les honorer et trouver un accommodement. Mais eux, jamais contents, jamais signer. Il faut pourtant commencer par signer pour pouvoir négocier...